CDL-INF(1997)006f
Strasbourg, le 18 décembre 1997
AVIS SUR LE PROJET DE CONSTITUTION
DE LA REPUBLIQUE AUTONOME DU NAKHITCHEVAN (REPUBLIQUE D'AZERBAïDJAN)
établi par le Groupe de Travail de
la Commission de Venise composé de:
M. G. Malinverni (Suisse)
M. A. Suviranta (Finlande)
M. M. Lesage (France)
et approuvé par la Commission lors
de sa 33ème réunion plénière,
(Venise, 12-13 décembre 1997)
Introduction
Par lettre du 27 septembre 1997, le
Directeur de l'Administration du Président de la République d'Azerbaïdjan a
soumis au Conseil de l'Europe pour avis le projet de Constitution de la République autonome du Nakhitchevan. A cet
effet, un groupe de Rapporteurs a été créé au sein de la Commission européenne
pour la démocratie par le droit (Commission de Venise), composé de MM.
Malinverni, Suviranta et Lesage. La Commission a procédé à un échange de vues
avec les Rapporteurs au cours de sa 32e réunion plénière (Venise 16-17 octobre
1997) sur la base de leurs commentaires préliminaires (CDL (97) 45, 46 et 48
rev.). Les Rapporteurs se sont ensuite réunis à Bruxelles, le 31 octobre
1997, en présence de M. Hajiyev,
Président de la Cour suprême et membre associé de la Commission au titre de
l'Azerbaïdjan, et de M. Giakoumopoulos, Secrétaire adjoint de la Commission. A
l'issue de la réunion les Rapporteurs ont adopté le présent avis qui a été
approuvé par la Commission plénière, lors de sa 33ème réunion (Venise, 12-13
décembre 1997).
1. L'autonomie de la République du
Nakhitchevan
Le statut de la République autonome
du Nakhitchevan, territoire qui n'a pas de frontière commune avec le reste de
l'Azerbaïdjan, est fixé par le Chapitre
VIII (Article 134) de la Constitution d'Azerbaïdjan du 12 novembre 1995.
Il s'agit d'un Etat "autonome" au sein de la République
d'Azerbaïdjan. Conformément aux accords internationaux de Moscou et de Kars
de 1921, mentionnés dans le préambule et l'article 1er du projet de
Constitution du Nakhitchevan,
- la République autonome n'est pas
un sujet de droit international, mais peut avoir des contacts avec des Etats
étrangers et des organisations internationales (voir article 37 par. 11 du
projet de Constitution);
- le territoire de la République
autonome fait partie intégrante du territoire de la République d'Azerbaïdjan
qui est "un, indivisible et inviolable" (article 11 de la
Constitution de l'Azerbaïdjan).
Les compétences de la République
autonome sont fixées uniquement par la Constitution de l'Azerbaïdjan, à
l'exclusion de tout accord entre la République autonome et l'Azerbaïdjan; les
dispositions de la Constitution de la République autonome ne peuvent d'ailleurs
contredire la Constitution d'Azerbaïdjan, dont les dispositions ont une valeur
supérieure à celle de la Constitution du Nakhitchevan (voir article 134 de la
Constitution d'Azerbaïdjan). De même, l'article 137 dispose que les actes
législatifs de l'Ali Medjlis (Parlement du Nakhitchevan) doivent être
compatibles aussi bien avec la Constitution azerbaïdjanaise qu'également avec
toutes les lois de la République d'Azerbaïdjan. Dans ces conditions, il est
évident que le constituant de la République d'Azerbaïdjan est souverain dans la
détermination du dégré d'autonomie accordée à la République autonome. Les actes
des autorités de la République autonome ne sauraient restreindre ce pouvoir du
constituant Azerbaïdjanais; en particulier, aucun accord des autorités du
Nakhitchevan n'est exigé pour la modification du régime d'autonomie. La
garantie de ce régime réside en effet uniquement dans la rigidité de la
Constitution azerbaïdjanaise dont l'amendement nécessite un referendum (voir
Chapitre XI de la Constitution d'Azerbaïdjan).
D'autre part, en dépit de ce qui
précède, il y a lieu de noter que la Constitution d'Azerbaïdjan réserve à la
compétence exclusive du législateur du Nakhitchevan un nombre relativement
important de matières. L'article 139 de cette Constitution énumère, à cet
égard, les élections à l'Ali Medjlis, les questions relatives au développement
économique , la protection sociale, la protection de l'environnement, le
tourisme, la santé, la science et la culture. La Constitution de l'Azerbaïdjan
accorde, de plus, au législateur de la République autonome une compétence en
matière budgétaire ; en effet l'article 139 de la Constitution dispose que
l'Ali Medjlis "approuve le budget de la République autonome du
Nakhitchevan. La Constitution accorde également à l'Ali Medjlis une compétence
en matière fiscale et le projet de Constitution de la République autonome (article
29) précise que l'Ali Medjlis a une compétence en matière d'impôts locaux.
Il s'ensuit que la République du
Nakhitchevan bénéficie d'une autonomie non négligeable.
2. Hiérarchie
des normes et contrôle de constitutionnalité
Sur le territoire de la République
autonome s'appliquent à la fois la législation nationale et la législation de
la République autonome. Les relations hiérarchiques entre les normes
applicables est définie dans les articles 135 par. 4 et 5 de la Constitution
d'Azerbaïdjan et à l'article 61 du projet de Constitution de la République
autonome.
La Cour constitutionnelle de la
République d'Azerbaïdjan est compétente pour juger de la conformité des actes
juridiques de la République autonome à ceux de la République azerbaïdjanaise
(Article 130, par. 3, point 8). Toutefois, ni la Constitution d'Azerbaïdjan ni
le projet de Constitution du Nakhitchevan ne contiennent de disposition sur le
contrôle de la conformité des normes de la République autonome à la Constitution
de la République autonome du Nakhitchevan.
Il serait indiqué d'attribuer
également cette compétence à la Cour constitutionnelle d'Azerbaïdjan, en
utilisant à cette fin les procédures appropriées.
3. Droits de
l'homme
Les Rapporteurs notent que conformément
à l'article 71 de la Constitution d'Azerbaïdjan, les droits et libertés de
l'homme et du citoyen ont un effet direct sur le territoire de la République
autonome du Nakhitchevan. Ceci pourrait être rappelé dans la Constitution de la
République autonome.
Etant donné que la Constitution
d'Azerbaïdjan contient une série complète de garanties des droits de l'homme,
inclure dans la Constitution de la République autonome une disposition relative
seulement au droit à la propriété peut paraître superflu mais s'explique par
des raisons historiques. En tout état de cause, si une disposition spéciale est
consacrée à ce droit dans la Constitution de la République autonome, il serait
approprié de souligner que le droit à la propriété peut être soumis à des restrictions
et limitations; l'article 1er du Protocole No 1 à la Convention européenne des
Droits de l'Homme mais aussi l'article 29 de la Constitution azerbaïdjanaise
sont des dispositions qui peuvent servir de modèle à cet effet.
4. Séparation
des pouvoirs - Fonctions et pouvoirs du Président de l'Ali Medjlis
Selon l'article 5 du projet de
Constitution de la République autonome du Nakhitchevan, le Président de l'Ali
Medjlis est l'autorité suprême de la République ; il lui appartient, entre
autres, "de représenter la République en dehors de ses frontières" et
"assure l'héritage de structure de l'Etat". L'article 37 énumère en
outre les compétences du Président du Parlement.
La combinaison des articles 5 et 37
conduit à une concentration de compétences dans la personne du Président du
Parlement difficilement compatible avec le principe de la séparation des
pouvoirs consacré à l'article 3 du projet de Constitution. En fait, le
Président de l'Ali Medjlis ne pourra pas assurer l'"activité
réciproque" des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire que s'il est
extérieur à ces pouvoirs et se place en dessus d'eux ; or tel n'est pas le cas
du Président de l'Ali Medjlis qui est bien le Président de l'organe législatif.
On rencontre dans la liste des compétences du Président de l'Ali Medjlis
(article 37 du projet) aussi bien des fonctions relatives au pouvoir législatif
que des fonctions qui relèvent traditionnellement du pouvoir exécutif. Ainsi,
le Président de l'Ali Medjlis met fin au mandat des députés (par. 11), crée des
groupes de travail pour la préparation des projets de lois (par. 13),
représente la République (par. 12), crée des organes du pouvoir exécutif (par.
9), annule (en anglais "suspends") les arrêtés et ordonnances du
Cabinet des Ministres (par. 10), propose
la nomination et la cessation des fonctions des juges et des procureurs (par.
16 et 17).
En conséquence, il y a lieu de
reconsidérer les fonctions du Président de l'Ali Medjlis et, en particulier les
dispositions, suivantes de l'article 37:
- le par. 3, selon lequel le
Président de l'Ali Medjlis "assure l'activité réciproque (en anglais
"to promote cooperation") des organes de l'Etat";
- le par. 10, selon lequel le
Président de l'Ali Medjlis "suspend" ou "annule" certains
actes du Gouvernement ou des autorités locales; le Président doit en effet
demander aux autorités judiciaires de suspendre l'effet des actes en question ;
de plus, seuls les tribunaux doivent pouvoir prononcer l'annulation de ces
actes;
- le par. 23 qui semble répéter le
par. 14 (pouvoir du Président d'adopter des décisions, arrêtés et ordonnances);
- le par. 18, selon lequel le
Président nomme le directeur de la Banque centrale de Nakhitchevan, ainsi que
les par. 19, 26, 27, 28 et 29, selon lesquels le Président "applique la doctrine
militaire d'Azerbaïdjan", "crée et dirige le conseil de guerre",
"met en oeuvre la mobilisation générale", "appelle les citoyens
au service militaire" et "assure l'application de l'état d'urgence ou
l'état de siège"; il s'agit là de fonctions qui relèvent
traditionnellement du pouvoir exécutif;
- les par. 16 et 17 qui accordent
au Président de l'Ali Medjlis le pouvoir de faire des propositions pour la
nomination et la cessation des fonctions des juges et procureurs (voir point 6
ci-dessous).
5. Fonctionnement
de l'organe législatif
Certaines dispositions sont de
nature à réduire la souveraineté du Parlement. Ainsi, l'Ali Medjlis n'est
habilité à amender les projets de lois qui lui sont soumis qu'avec l'accord de
l'organe qui exerce le droit d'initiative législative (article 31 par. 3 du
projet).
Selon les Rapporteurs, le
législateur doit demeurer libre d'adopter et d'amender des lois, sans que
l'avis des organes qui sont à l'origine de la loi en question ne s'impose à
lui.
La disposition selon laquelle l'Ali
Medjlis doit adopter des lois dans un délai d'un mois à partir du jour où les
projets de lois lui sont soumis (article 31 par.4) réduit également la
souveraineté du Parlement. Ce dernier devrait
pouvoir disposer du temps qu'il estime nécessaire pour légiférer.
6. Indépendance
et fonctionnement de la justice
Si la nomination des juges par
l'Ali Medjlis sur proposition de son Président est une procédure normale,
accorder à ce dernier le droit de proposer la révocation des juges de la Cour
suprême (article 51 par. 2) et de la Cour économique (article 52 par. 2) est
une grave entorse au principe de l'indépendance de la justice et de la
séparation des pouvoirs.
Ces dispositions sont également en
contradiction avec l'article 128 de la Constitution d'Azerbaïdjan qui règle,
dans son dernier paragraphe, la procédure de destitution des juges
d'Azerbaïdjan .
En outre, l'article 53, qui confie
à la Prokuratura aussi bien l'instruction que l'engagement de l'action pénale,
peut soulever de graves problèmes au regard de l'exigence d'indépendance et
d'impartialité dont doit faire preuve l'organe judiciaire chargé de
l'instruction selon la Convention européenne des Droits de l'Homme, telle
qu'elle a été interprétée par la Cour eur. D.H. (voir notamment les arrêts
Schiesser c. Suisse du 4 décembre 1979 (série A n° 34), Huber c. Suisse du 23 octobre
1990 (série A n° 188) et Brincat c. Italie du 26 novembre 1992
(série A n° 249-A).
Enfin, conférer à la Cour suprême
la compétence d'exercer la "surveillance de l'activité des tribunaux de
droit commun", en vertu de l'article 51 par. 1er, semble contraire au
principe de l'indépendance de ces derniers. Si la Cour suprême doit pouvoir
casser les jugements des tribunaux inférieurs, ou les reformer, elle ne saurait
exercer une surveillance sur leur activité.
7. Conclusion
Les Rapporteurs estiment que le
projet de Constitution, dans son ensemble, constitue une bonne base pour la
définition du régime de l'autonomie du Nakhitchevan.
La confusion des fonctions de
"chef d'Etat" et de Président du Parlement en une seule personne et
la concentration d'importantes prérogatives entre les mains de cette même
personne soulève des problèmes au regard de la séparation des pouvoirs.
Certaines dispositions du projet portent
atteinte à la souveraineté du pouvoir législatif, privé de son pouvoir
d'amender librement les projets qui lui sont soumis.
De même, les atteintes portées à
l'indépendance du pouvoir judiciaire sont incompatibles avec les principes
fondamentaux d'un Etat démocratique, respectueux des droits de l'homme et de la
prééminence du droit et doivent être écartées du projet.