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Strasbourg, le 4 février
2004
Etude n° 250/2003
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CDL-AD(2004)003
Or. fr.
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COMMISSION EUROPEENNE POUR LA DEMOCRATIE PAR LE DROIT
(COMMISSION DE VENISE)
RAPPORT
SUR LES SYSTEMES ELECTORAUX
TABLEAU DE L’OFFRE
ET CRITERES DE CHOIX
Adopté par la Commission de
Venise
lors de sa 57e
session plénière
(Venise, 12-13 décembre
2003)
sur la base des observations
de
M. Christophe BROQUET
(expert, France)
M. Alain LANCELOT (membre suppléant,
France)
TABLE
DES MATIERES
INTRODUCTION................................................................................................................................... 4
PREMIERE
PARTIE – L’OFFRE DE MODES DE SCRUTIN.......................................................... 6
1. Catégorie
1 : Principes directeurs et procédures régissant l’expression des voix............................................................................................................................................. 7
1.1
Suffrage universel direct
et indirect, élections à plusieurs degrés................................................. 7
1.2 Scrutins
majoritaires, proportionnels et mixtes............................................................................ 7
a.
Le système majoritaire..................................................................................................................... 7
b.
Le système proportionnel................................................................................................................ 8
c.
Les systèmes mixtes........................................................................................................................ 8
1.3
Les circonscriptions................................................................................................................... 9
a.
Les cercles personnels..................................................................................................................... 9
b.
Les circonscriptions
territoriales....................................................................................................... 9
c.
L’existence de plusieurs
niveaux de circonscriptions....................................................................... 10
1.4
Les modes d’expression des
suffrages..................................................................................... 11
a.
Les modes de scrutin
« catégoriques »........................................................................................... 11
b.
Les modes de scrutin
ordinaux....................................................................................................... 12
1.5
Le nombre de tours de scrutin................................................................................................. 14
a.
Les scrutins à un tour..................................................................................................................... 14
b.
Les scrutins à deux tours............................................................................................................... 14
2. Comptabilisation des voix et répartition des
sièges.............................. 16
2.1 Répartition des
sièges entre les circonscriptions....................................................................... 16
2.2 Répartition des
sièges entre les formations politiques............................................................... 17
a.
La répartition des sièges
dans les systèmes majoritaires.................................................................. 17
b.
La répartition des sièges
dans les systèmes proportionnels.............................................................. 18
- Première phase de répartition – Le quotient électoral................................................................... 18
- Seconde phase de répartition – La répartition des sièges
et des suffrages exprimés
restants................................................................................................. 19
- Répartir les sièges en une seule opération – Les méthodes par
diviseurs........................................ 21
c.
Quelques modes
particuliers de comptabilisation des voix et de répartition des sièges...................... 21
d.
Les seuils et les primes.................................................................................................................. 23
2.3 L’attribution des
sièges à l’intérieur des listes........................................................................... 24
a. Modes d’expression et
répartition.................................................................................................. 24
b. Les circonscriptions de
présentation............................................................................................... 25
2.4 Quelques exemples
de modes de scrutin passés ou présents.................................................... 26
3. Le recall............................................................................................................................ 33
DEUXIEME PARTIE –
CRITERES ET ENJEUX DU CHOIX D’UN MODE DE SCRUTIN....... 34
1. Les trois grandes fonctions d’un mode de
scrutin............................... 34
1.1 La représentation................................................................................................................... 34
1.2 La sélection............................................................................................................................ 35
1.3 L’investiture........................................................................................................................... 36
2. Les
trois modèles historiques de la fonctionnalité des systèmes électoraux....................................................................................................................... 38
2.1 Le modèle élitaire................................................................................................................... 38
2.2 Le modèle de la
démocratie de masse..................................................................................... 39
2.3 Le modèle de l’individuation
consumériste............................................................................... 40
3. Les
avantages et les difficultés des systèmes mixtes.......................... 41
3.1 La recherche du
juste milieu.................................................................................................... 41
3.2 Inconvénients et
difficultés...................................................................................................... 42
4. Quelques
considérations sur la situation spécifique des démocraties émergentes....................................................................................................................... 43
4.1 Le repérage initial
de la nature et du degré de segmentation..................................................... 43
4.2 Le choix d’un
modèle de citoyenneté...................................................................................... 44
4.3 Le choix d’un
système de gouvernance démocratique.............................................................. 44
EN GUISE DE CONCLUSION ........................................................................................................... 45
Tableau récapitulatif des
trois modèles historiques ...................................... 46
INTRODUCTION
1.
Dans toute cité politique dont la dimension exige une certaine "division
du travail" entre gouvernés et gouvernants, le système représentatif est
au cœur de la formule démocratique. Et le système électoral, souvent désigné
comme mode de scrutin, est au cœur de ce cœur puisque c'est à lui que revient
de traduire la volonté du peuple souverain dans la désignation de représentants
légitimes chargés, en son nom, du contrôle de l'exécutif et de la législation,
sans mandat impératif, mais en mettant en jeu leur responsabilité lors des
élections suivantes.
2.
Enoncés de façon aussi générale, ces grands principes de la
représentation démocratique font l'unanimité. Mais celle-ci ne manque pas de se
fissurer, voire de se briser tout à fait, quand on cherche à préciser les
modalités de leur mise en œuvre. Le "peuple souverain" dont il est
question est-il un ou multiple ? Faut-il accorder une attention particulière à
sa composition ethno-culturelle (minorités nationales) ou, à tout le moins, à
sa variété sur le territoire (découpage électoral) ? La représentation dont il
est question doit-elle être uniquement politique (partisane ou idéologique) ou
prendre en compte des facteurs culturels ou sociaux (religion, sexe, catégorie
sociale, etc.) ? La nécessité de dégager une majorité de gouvernement doit-elle
être prise en compte avant l'élection, en acceptant les "déformations"
du scrutin majoritaire, ou après elle, en laissant les représentants
libres de se coaliser en fonction des enjeux et des rapports de force ? Les
élections parlementaires n'ayant pas la même portée suivant la nature du régime
politique (parlementaire, présidentiel ou semi-présidentiel) et n'étant pas les
seules élections dans la plupart des démocraties (du fait de l'existence
d'élections infra-nationales et parfois supra-nationales), ne faut-il pas les
considérer comme une partie d'un "système d'élections" plus large où
peuvent coexister plusieurs logiques de représentation et donc plusieurs modes
de scrutin corrigeant réciproquement leurs effets ? Toutes ces questions
devraient mobiliser l'attention des spécialistes et des politiques.
3.
Or, de façon paradoxale, elles sont généralement ignorées et le débat
sur le mode de scrutin se réduit trop souvent à une confrontation, très intense
mais très minoritaire, entre zélateurs forcenés ou adversaires irréductibles de
la représentation proportionnelle, laissant les autres de marbre, voire quelque
peu méprisants.
4. Ce paradoxe s'explique sans doute
pour une grande part en effet par l'aspect nécessairement amoral, et pour
certains immoral, des modes de scrutin qui évoque la "cuisine politicienne"
et dépare fâcheusement la pureté des immortels principes de la souveraineté
populaire, de l'expression de la volonté générale et de la légitimité des
autorités électives. Mais, même démocratique, la politique n'est pas seulement
affaire de principes. Elle est aussi l'arène du combat qui met aux prises tous
ceux qui rêvent de conquérir le pouvoir légitime. Le droit et la philosophie
pèsent moins lourd ici que l'histoire et la sociologie, qui nous poussent à
admettre avec Mosca que, lorsque nous disons que les électeurs élisent leurs
députés, nous nous trompons de perspective : "la vérité est que le député
se fait élire par ses électeurs". Et le choix d'un mode de scrutin fait à
coup sûr partie de l'arsenal de toute entreprise politique qui désire
"faire élire" ses députés afin que l'assemblée soit la plus conforme
à ses attentes et à ses intérêts.
5.
Or force est de reconnaître que la panoplie des systèmes que les
spécialistes offrent aux praticiens a de quoi faire rêver ceux-ci. Cette offre
n'est pas seulement d'une richesse confondante, elle permet surtout d'obtenir à
peu près n'importe quel résultat, comme si le vote de l'électeur comptait moins
en fin de compte que la subtilité du législateur électoral. Alain Lancelot l’a
lui-même montré (Commentaire, n° 73, 1996) à partir de simulations effectuées
sur les résultats d'une région française en appliquant 41 modalités plus ou
moins différentes de modes de scrutin. Suivant le système retenu, le nombre des
élus de droite modérée, pour 57 sièges à pourvoir, passait de 18 à 57 et celui
des socialistes de 4 à 30 !
6.
Un facteur aussi "prédictif" des résultats d'une élection vaut
bien qu'on lui prête attention. Tel est l'objet de ce rapport introductif qui
tentera, dans la première partie, due à Christophe Broquet, de mettre un peu
d'ordre dans l'offre pléthorique des modes de scrutin, et dans la seconde, due
à Alain Lancelot, de dégager les principaux critères qui permettent de choisir
entre ces différents systèmes en fonction des quelques enjeux fondamentaux que
chacun d'eux prend en compte à sa façon.
PREMIERE PARTIE –
L’OFFRE DE MODES DE SCRUTIN
7. Il n’existe pas de classification
prédéfinie et uniforme des modes de scrutin ou systèmes électoraux.
Généralement ces derniers sont divisés en trois grands types : les modes
de scrutin majoritaires, proportionnels et mixtes. Or à l’intérieur de ces
grands types, on constate un nombre pratiquement illimité de modes de scrutin.
Rien que pour les scrutins majoritaires, Frédéric Bon[1] en comptabilisait ainsi pas
moins de quatre-vingt sortes en ne tenant compte que des critères généraux
(nombre de tours, types de recensement des votes et de circonscriptions).
Aussi, afin de mieux rendre compte des diverses formes possibles que peuvent
revêtir les systèmes électoraux, ce rapport s’attachera à dégager les
principales composantes des modes de scrutin.
8.
La définition des systèmes électoraux comme « l’ensemble des
règles de procédure régissant l’expression des voix émises lors d’une élection
et leur conversion en sièges[2] », permet
tout d’abord de classer ces composantes en deux catégories principales : la
première catégorie rassemble les éléments ayant trait à l’organisation, le
déroulement et le processus de l’élection ; la seconde catégorie regroupe
les règles liées à la comptabilisation des voix et à la répartition des sièges.
9.
La première catégorie concerne les règles encadrant l’électeur dans
l’exercice de son droit de vote. En ce qui concerne ce domaine, les modes de
scrutin doivent répondre à cinq questions, auxquelles plusieurs réponses
peuvent être apportées :
-
Quels sont les électeurs que l’on souhaite convoquer
aux urnes et donc quel est le type de suffrages à retenir ? Suffrage
universel direct, suffrage universel indirect ou élections à plusieurs
niveaux ?
-
Quel est le principe directeur du scrutin ?
Envisage-t-on de privilégier le principe majoritaire, la proportionnelle ou
d’opter pour des formules « mixtes » ?
-
Comment répartir les électeurs au sein de
circonscriptions ?
-
Quel mode d’expression sera mis à disposition des
électeurs ? Nous distinguerons alors entre des modes de scrutin
« catégoriques » (l’électeur se voit demander d’effectuer un choix
absolu en indiquant sa préférence pour un parti ou une tendance politique à
l’exclusion de tous les autres) et des modes de scrutin « ordinaux »
(l’électeur peut nuancer son choix).
-
Combien de fois l’électeur devra-t-il se rendre aux
urnes ? Le choix doit alors se porter sur le nombre de tours de scrutin.
10.
La seconde catégorie de règles a trait à la comptabilisation des voix et
à la répartition des sièges. Quatre éléments sont alors à prendre en
considération :
-
la répartition des sièges entre les circonscriptions
-
le choix de la méthode d’attribution des sièges
entre les listes
-
la mise en place de seuils pour l’accession aux
mandats et de primes visant à assurer aux assemblées élues à la proportionnelle
des majorités de gouvernement
-
la répartition des sièges à l’intérieur des listes.
1. Catégorie 1 : Principes directeurs
et procédures régissant l’expression des voix
1.1 Suffrage
universel direct et indirect, élections à plusieurs degrés
11.
Avant d’examiner les différents éléments constitutifs des modes de
scrutin, il convient de définir quel type de suffrage on souhaite adopter. Dans
les régimes démocratiques, trois types de suffrages sont offerts aux législateurs :
le suffrage universel direct, le suffrage universel indirect et les élections à
plusieurs degrés.
-
le suffrage universel direct : il s’agit du « système par lequel chaque citoyen, à
l’exception de ceux qui en sont exclus par la loi, peut prendre directement
part au scrutin et élire ses représentants sans passer par des intermédiaires.»
Ce type de suffrage est pratiqué dans la quasi-totalité des démocraties pour
l’élection des représentants aux chambres basses.
-
le suffrage universel indirect : les élus sont
désignés par des notables, qui peuvent eux-mêmes être des élus. Toutefois
à la différence des grands électeurs, ces notables n’ont pas été élus dans
cette intention.
-
Les élections à plusieurs degrés : les
représentants sont désignés par de grands électeurs, qui ont été élus à cet
effet. Aujourd’hui, ce type de suffrage n’est plus utilisé pour l’élection de
représentants dans les chambres basses, mais le Président des Etats-Unis est
élu par ce système des grands électeurs.
1.2 Scrutins majoritaires, proportionnels
et « mixtes »
12. Chaque mode de scrutin obéit à un principe
directeur. Celui-ci oscille entre deux pôles : le système électoral
majoritaire et le système électoral proportionnel. Les modes de scrutin mixtes
ou intermédiaires se situent entre ces deux extrêmes.
a. Le système majoritaire
13.
Dans le système majoritaire, est déclaré(e) élu(e) le candidat ou
la liste de candidats qui a obtenu, lors du tour de scrutin décisif, la majorité
des voix. Il s’agit du régime le plus conforme à la tradition culturelle
européenne. Il est également le seul système possible lorsqu’il n’y a qu’un
siège à pourvoir par circonscription. L’un des effets du scrutin majoritaire
est de permettre la constitution de majorités de gouvernement claires.
14.
Le scrutin majoritaire peut revêtir plusieurs formes en fonction de ce
que l’on entend par « majorité des voix ». Trois cas peuvent être
distingués :
¨
La majorité relative (ou simple) : le candidat
qui a obtenu le plus grand nombre de voix lors du tour de scrutin décisif
(celui auquel a lieu l’élection) est proclamé élu.
¨
La majorité absolue : elle est définie comme la
moitié plus un des suffrages exprimés.
¨
La majorité qualifiée (ou renforcée) : elle
correspond à une majorité plus forte que la moitié plus un des suffrages
exprimés (majorité équivalant aux deux tiers ou aux trois cinquièmes des
suffrages exprimés par exemple). Ce type de majorité est peu utilisé dans les
élections au suffrage universel direct.
15. Les systèmes à la majorité relative
conduisent plus facilement au bipartisme ou du moins à la concentration des
sièges au profit des deux premiers partis tandis que les systèmes exigeant la
majorité absolue (au premier tour) sont plus ouverts à l’existence de
coalitions multipartisanes.
b. Le
système proportionnel
16.
Le système proportionnel peut se définir par son objectif qui est
de s’approcher « d’une transposition proportionnelle des voix en mandats[4] ». A ce
jour, trois pays ont opté pour la représentation proportionnelle
intégrale : Israël, les Pays-Bas et le Paraguay.
17.
La proportionnelle est généralement considérée comme le système le plus
« juste » car il tend vers une représentation plus fidèle des
différentes forces politiques. Cependant, l’inconvénient de ce système est
qu’il favorise la fragmentation de l’offre électorale et par conséquent rend
plus difficile la constitution de majorités stables dans les assemblées. Les
élections législatives polonaises de juin 1993 en témoignent : 29 partis
sont représentés à la Chambre basse (460 membres au total), mais aucun n’a
obtenu plus de 12,3% des sièges.
18.
Mentionnons enfin que l’adoption du principe proportionnel n’est pas
automatiquement synonyme de scrutin de liste. Ce système peut effectivement,
quoique très rarement, être utilisé dans le cadre de candidatures
individuelles.
c. Les systèmes mixtes
19.
Les systèmes mixtes ou intermédiaires qualifient généralement les
systèmes présentant une combinaison entre les systèmes majoritaires et
proportionnels (Italie, Japon), ainsi que les systèmes où la proportionnelle
est certes appliquée mais où la répartition des sièges ne transcrit pas dans
les faits une proportionnalité parfaite (Grèce, Portugal, Espagne). Leur
objectif est de parvenir à dégager des majorités de gouvernement, d’assurer une
représentation optimale des diverses tendances politiques et de maintenir le
lien entre électeurs et élus, ce que ne permet pas toujours l’application
stricto sensu des scrutins majoritaires ou proportionnels. Si ces modes de
scrutin ont longtemps été considérés comme des « anomalies institutionnelles exprimant
une civilisation politique inférieure[5] », ils tendent aujourd’hui à
être adoptés par de plus en plus de pays, en particulier ceux ayant subi de
profondes transformations politiques.
20.
Les principales combinaisons envisagées par les législateurs sont les
suivantes :
¨
L’application du scrutin majoritaire dans certaines
circonscriptions et de la proportionnelle dans les autres circonscriptions.
¨
L’utilisation du système majoritaire pour les
candidats ou les listes ayant obtenu la majorité absolue (ou qualifiée) et la
répartition des sièges restants à la proportionnelle.
¨
Dans une même circonscription, l’application du
système majoritaire pour un nombre prédéfini de sièges et le recours à la
proportionnelle pour les autres.
¨
L’application soit du système majoritaire, soit de
la proportionnelle en fonction de la taille de la circonscription.
¨
L’utilisation de la proportionnelle pour compenser
les effets induits par le scrutin majoritaire. Parmi ces systèmes, on peut
citer la « représentation personnelle personnalisée » en Allemagne ou
encore la loi électorale de 1994 en Italie.
1.3 Les circonscriptions
21.
La troisième variable constitutive des modes de scrutin est
« l’unité dans laquelle les votes se transforment en sièges[7] »,
c’est-à-dire la circonscription. Celle-ci peut avoir des
fondements sociaux (« cercles personnels[8] ») ou territoriaux
(circonscriptions territoriales).
a. Les cercles personnels
22.
Si les élections organisées dans le cadre de cercles personnels étaient
fréquentes dans le passé, peu de pays pratiquent encore une telle répartition
des électeurs. Plusieurs critères ont été utilisés comme la classe sociale, le
revenu, la profession ou encore l’appartenance à un groupe ethnique. Certains
auteurs ont également proposé d’autres divisions : la constitution de
groupes d’opinion, de classes d’âge ou la possibilité pour les électeurs de
déterminer eux-mêmes leur cercle personnel d’appartenance.
b. Les
circonscriptions territoriales
23.
Les circonscriptions territoriales sont le principal mode de répartition
des électeurs. Elles peuvent être calquées sur des divisions administratives
préexistantes (Etats membres d’Etats fédéraux, provinces, départements) ou
avoir été créées ex nihilo par le législateur pour une élection
(circonscriptions législatives et interrégionales en France par exemple).
24.
On distingue deux types de circonscriptions territoriales :
-
Les circonscriptions uninominales (un siège en jeu
par circonscription) sont aujourd’hui les plus répandues, en particulier dans
les pays anglo-saxons. Il est possible de recourir à ces
dernières pour des scrutins ayant un principe
directeur majoritaire. En revanche, elles sont inconcevables dans le cadre de
la proportionnelle pure.
-
Les circonscriptions plurinominales (plusieurs
sièges en jeu par circonscription) sont compatibles aussi bien avec le scrutin
majoritaire que la proportionnelle. Au scrutin majoritaire, elles ne sont
pratiquement plus utilisées en Europe que pour les élections locales. En dehors
du vieux continent, les circonscriptions plurinominales sont fréquentes pour
l’élection des parlements nationaux.
25.
Déterminer les limites des circonscriptions est une étape capitale dans
le processus électoral, car des inégalités de représentation
« structurelles[9] »
fortes en découlent. Trois facteurs peuvent être à l’origine de ces
disparités : l’évolution démographique, le gerrymandering et le
« gerrymandering naturel ».
-
L’évolution démographique différenciée des
territoires rend nécessaire un redécoupage régulier des circonscriptions.
L’absence de redécoupage défavorise les circonscriptions les plus dynamiques
démographiquement (les milieux urbains) par rapport à celles où la population
augmente peu (les milieux ruraux).
-
Le gerrymandering consiste dans un habile découpage
s’appuyant sur les résultats électoraux précédents et visant à favoriser la
représentation du parti au pouvoir. Deux cas de figures peuvent alors se
présenter : soit la minorité est volontairement regroupée dans quelques
circonscriptions où elle est fortement majoritaire tandis que la majorité ne la
devance que très légèrement dans un nombre plus élevé de circonscriptions ;
soit le découpage fait en sorte que la minorité ne puisse obtenir la majorité
dans aucune circonscription. Pour éviter cela, il est absolument nécessaire que
le découpage électoral soit effectué par un organe indépendant et politiquement
neutre.
-
Enfin, il existe ce que Maurice Duverger appelle
« le gerrymandering naturel ». A la différence du gerrymandering, il
ne résulte pas d’un découpage délibérément orienté. Il peut en effet s’avérer
qu’une catégorie de population soit fortement concentrée dans quelques
circonscriptions, alors qu’une autre soit très faiblement majoritaire dans de
nombreuses circonscriptions.
c. L’existence de plusieurs niveaux de circonscriptions
26.
Lors d’une élection, plusieurs niveaux de circonscriptions cohabitent
parfois. Le mode d’expression ou le principe directeur peuvent ainsi varier en
fonction de la taille des circonscriptions. Pour les élections à la Chambre des représentants des
Etats-Unis, on a ainsi appliqué parfois un scrutin majoritaire uninominal dans
les petites circonscriptions et un système majoritaire plurinominal dans les
circonscriptions de taille plus importante. Lorsque le nombre de sièges attribués à chaque Etat
augmentait, ces différents niveaux de circonscriptions étaient en effet
utilisés pour désigner les députés supplémentaires sans redécouper les
circonscriptions uninominales. Plusieurs circonscriptions peuvent
également se superposer les unes aux autres. Dans les scrutins mixtes, nous
avons quelquefois l’élection des représentants sur deux niveaux de
circonscription. Au Mexique par exemple, sur les 500 représentants que compte
la Chambre des députés, 300 sont élus au scrutin majoritaire uninominal à un
tour et 200 selon un système de représentation proportionnelle régionale à
listes bloquées dans des circonscriptions plurinominales. En Corée du Sud, la
moitié des députés est désignée dans des circonscriptions uninominales, l’autre
moitié étant élue à la proportionnelle au niveau d’une circonscription nationale.
L’utilisation conjointe de cercles personnels et de circonscriptions
territoriales est aussi possible. Elle permet d’assurer la représentation de
certaines minorités, comme c’est le cas en Nouvelle Zélande pour l’élection de
la Chambre des Représentants (61 circonscriptions territoriales, 6
circonscriptions réservées à la minorité maorie et 53 sièges attribués au
suffrage de liste).
1.4 Les modes d’expression des suffrages
27.
Lors d’un vote, tout électeur est amené à faire un choix et l’une des
fonctions des modes de scrutin est d’encadrer l’expression de celui-ci. Or, à
partir du choix qui est demandé à l’électeur, on peut effectuer une distinction
entre les modes de scrutin « catégoriques » qui contraignent l’électeur
à un choix absolu et les modes de scrutin « ordinaux » où l’électeur
peut nuancer son choix. Précisons immédiatement que cette variable d’analyse
n’a pas d’impact direct sur la fragmentation du système partisan et des
assemblées élues[11].
a. Les modes de scrutin
« catégoriques »
28.
Les modes de scrutin « catégoriques » obligent l’électeur à
indiquer une préférence pour un parti, une liste ou un candidat à l’exception
de tous les autres. Ils sont utilisés aussi bien dans les systèmes majoritaires
que dans les élections à la proportionnelle. Quels en sont maintenant les
différents types ?
29.
Le mode de scrutin uninominal : il correspond à une élection
où un seul siège par circonscription est à pourvoir et où l’électeur ne dispose
que d’une seule voix. Il n’est donc applicable que dans le cadre du principe de
l’élection majoritaire ou des systèmes mixtes.
30.
Le vote unique non transférable[12] : quel que soit le
nombre de siège à pourvoir, chaque électeur dispose d’une seule voix. Les
candidats arrivés en tête sont élus au prorata du nombre de sièges à pourvoir.
Ce système est considéré comme le plus « juste » des scrutins
non-proportionnels, car il permet une forte proportionnalité entre les voix et
les sièges.
31.
La liste bloquée : elle oblige l’électeur à choisir une
liste dans son entier. Elle est généralement utilisée dans le cadre d’un
scrutin proportionnel mais son application est possible dans les systèmes
majoritaires et mixtes. Dans le cadre du système proportionnel, les candidats
inscrits sur les listes bloquées sont élus dans l’ordre dans lequel ils
figurent sur les listes.
b. Les modes de scrutin ordinaux
32.
Les modes de scrutin « ordinaux » permettent aux électeurs
d’exprimer un choix plus complexe. Par exemple, ils peuvent classer les partis
par ordre de préférence ou encore opérer des sélections entre les listes ou les
candidats qui leur sont proposés. Principalement utilisés dans le cadre de la
proportionnelle, les modes de scrutin « ordinaux » sont parfois mis
en place dans les systèmes majoritaires. Au total, on relève neuf types de
scrutin « ordinaux » :
33.
Le vote de préférence : ce type de scrutin n’est
possible que dans le cadre de scrutins de listes à la proportionnelle. Il
permet à l’électeur de marquer sa préférence pour un ou plusieurs candidats
figurant sur les listes en compétition. Il ne s’agit cependant pas d’un classement
des candidats à l’intérieur des listes mais seulement de l’indication d’une
préférence pour tel ou tel candidat[13]. Le nombre de votes de
préférence à disposition de l’électeur est limité.
34.
Le « latoisage[14] » ou
« vote négatif [15] » :
à l’inverse du vote de préférence, l’électeur peut biffer un ou plusieurs
candidats de la liste, de manière à signifier pour quel candidat il ne souhaite
pas voter. Le « vote négatif » se distingue du panachage par le fait
que l’électeur n’indique pas le(s) nom(s) d’un autre(s) candidat(s) en
remplacement du ou des candidat(s) biffé(s).
35.
Le vote cumulatif : les électeurs peuvent accorder deux voix
- ou plus - à un même candidat. En pratique, l’électeur dispose donc d’un
capital de voix égal au nombre de sièges à pourvoir et dont il peut se servir
pour marquer sa préférence. Les candidats arrivés en tête sont élus au prorata
du nombre de sièges à pourvoir. Utilisé dans le cadre du système majoritaire[16], le
vote cumulatif tend artificiellement à accentuer la représentation des
minorités importantes. L’inconvénient de ce système est qu’il peut conduire à
la défaite de la majorité si les bulletins se portent trop massivement vers
l’un de ses candidats. Notons enfin que le vote cumulatif peut être combiné
avec le vote limité.
36.
Le vote gradué : il offre aux électeurs la possibilité de
classer les candidats en lice par ordre de préférence. Pour cela, les électeurs
disposent d’un certain nombre de voix qu’ils répartissent entre les différents
candidats pour lesquels ils souhaitent voter. A chaque position correspond un
nombre de voix déterminé par le législateur. C’est en cela qu’il diffère du
vote cumulatif. Ajoutons que le nombre de candidats pour lesquels l’électeur
peut exprimer sa préférence peut être limité.
37.
Les modes de scrutin ordinaux cités ci-dessus ne prévoient pas que
l’électeur puisse voter pour des candidats de plusieurs listes. Il en va
autrement des variantes qui suivent ; elles visent au contraire à
autoriser l’électeur à voter simultanément pour des candidats en provenance de
listes différentes.
38.
Le panachage : l’électeur peut modifier une liste établie
par un parti et y faire figurer des candidats d’autres listes. Le panachage est
rarement autorisé dans le cadre des scrutins proportionnels.
39.
La liste blanche : l’électeur construit lui-même sa liste en
faisant figurer les candidats qu’il souhaite mais déjà présents sur d’autres
listes.
40.
La liste totalement libre : l’électeur construit lui-même sa
liste. Il peut y faire figurer les personnes de son choix, candidates ou non à
l'élection. Les personnes qui obtiennent le plus de voix sont déclarés élues.
Les scrutins majoritaires plurinominaux appartiennent à cette catégorie.
Les candidats se présentent en effet à titre indépendant et l’électeur indique
le nom de ceux qu’il souhaite voir élus.
41.
Le vote limité : l’électeur dispose de moins de voix que de
sièges à pourvoir et le cumul de ses voix n’est pas autorisé. Les candidats
arrivés en tête sont élus au prorata du nombre de sièges à pourvoir.
42.
L’utilisation du vote limité dans un système proportionnel de liste est
rarissime. Une seule occurrence : la Finlande entre 1906 et 1935. En
revanche, dans le cadre d’un système majoritaire, son emploi est un peu plus
fréquent. Il est ainsi utilisé pour l’élection du Sénat espagnol.
43.
Ce mode d’expression a pour avantage d’assurer une certaine
représentation des minorités dans les scrutins majoritaires. Pourquoi ? En
fait, le parti susceptible d’obtenir la majorité n’a pas intérêt à présenter autant
de candidats que de sièges à pourvoir, car alors par le jeu de la dispersion
des voix, il n'est plus assuré d’obtenir la majorité. Stratégiquement, il est
donc contraint de présenter autant de candidats que l’électeur dispose de voix
afin d’optimiser ses chances de remporter la majorité. Cela permet donc aux
partis minoritaires d’être représentés.
44.
Les systèmes de vote éventuel : l’électeur ne dispose que
d’une seule voix dans cette catégorie de modes d’expression. Sur son bulletin
de vote, il est invité à classer par ordre de préférence l’ensemble des
candidats de sa circonscription. Lors du décompte, sa voix reviendra dans un
premier temps au candidat qui a sa première préférence. Cette voix pourra, par
la suite, être reportée sur le candidat placé en deuxième préférence, en
troisième préférence et ainsi de suite. L’objectif recherché par ce mode
d’expression est de permettre aux électeurs de nuancer leur choix tout en évitant
la déperdition des voix accordées à des candidats qui ne seraient pas élus ou
qui auraient déjà un nombre de suffrages suffisant pour être déclaré élu. En
pratique, ce type de mode d’expression a toujours été utilisé dans des cas de
candidatures individuelles. Cependant, on pourrait en théorie l’appliquer à des
scrutins de listes à condition que celles-ci soient bloquées. Notons également
que ces systèmes de vote éventuel ne sont utilisés que dans le cadre de
scrutins à un tour.
45.
On distingue généralement deux types de vote éventuel qui sont fonction
du principe directeur adopté pour l’élection. Dans un cadre majoritaire, le
vote éventuel est appelé vote alternatif. Dans le cadre de la proportionnelle,
il porte le nom de vote unique transférable. La différence entre ces deux
systèmes n’intervient que lors de la répartition des sièges et n’a pas d’impact
sur le mode d’expression offert à l’électeur[17].
1.5 Le nombre de tours de scrutin
46.
Une autre variable intervenant dans la constitution des systèmes
électoraux est le nombre de tours de scrutin. La plupart des modes de scrutin
sont soit à un tour, soit à deux tours, mais il existe également des systèmes à
n tours.
a. Les
scrutins à un tour : ils peuvent être appliqués pour la proportionnelle
mais aussi dans le cadre des systèmes à la majorité relative. Ce type de
scrutin conduit généralement à une bipolarisation de la vie politique (Loi de
Duverger) ou tout au moins à la conclusion d’accords préélectoraux entre grands
et petits partis. De plus, le choix d’un scrutin à un tour implique presque
systématiquement l’amplification de la domination du parti majoritaire en voix
et une sous-représentation des autres partis dans les assemblées. Cette
tendance est plus marquée encore quand le scrutin est plurinominal.
Par ailleurs, dans la configuration d’un
scrutin majoritaire uninominal où deux partis sont sensiblement de force égale
(bipartisme), la répartition en sièges est proche du cube (loi du Cube[18]). Nous avons
alors :
003-f_files/image002.gif)
où S1 = nombre de sièges obtenus par le parti
1, S2 = nombre de sièges obtenus par le parti 2
V1 = nombre de voix obtenues par le parti 1,
et V2 = nombre de voix obtenues par le parti 2.
Précisons néanmoins que cette règle admet
de nombreuses exceptions. Deux conditions sont d’ailleurs à remplir pour que
cette loi soit vérifiée : toutes les circonscriptions doivent être
sensiblement égales et l’écart de voix entre majorité et minorité doit être à
peu près identique dans toutes les circonscriptions. La loi du Cube ne saurait
donc fournir qu’une indication imparfaite sur la composition possible des
assemblées.
b. Les
scrutins à deux tours : on recourt habituellement à un second tour de
scrutin lorsque le candidat ou la liste arrivé(e) en tête n’a pas obtenu la
majorité absolue[19] lors du premier
tour et que ce type de majorité était nécessaire pour être déclaré(e) élu au
premier tour. Il est donc intimement lié au principe directeur majoritaire.
47.
Afin de garantir une certaine représentativité des élus, un quorum est
souvent nécessaire pour valider une élection dès le premier tour de scrutin ou
même au second. Ce quorum peut prendre deux formes : un score minimal par
rapport aux inscrits pour le candidat arrivé en tête ou la réalisation d’un
certain taux de participation. En France, pour l’élection des députés par
exemple, un candidat ne peut être déclaré élu au premier tour que s’il a obtenu
les voix d’au moins 25% des électeurs inscrits. En Lituanie, c’est un taux de
participation de 40% qui est nécessaire à la validation d'une élection
législative. A cela s’ajoutent fréquemment des conditions visant à restreindre
le nombre de candidats au second tour. Des seuils peuvent ainsi être mis en
place de manière à n’autoriser la participation qu’aux candidats ou aux listes
ayant réalisé un score minimum. Pour les élections législatives et régionales
en France, les seuils sont respectivement de 12,5% des électeurs inscrits et de
10% des suffrages exprimés. La participation au second tour peut également être
réservée aux deux candidats ou aux deux listes arrivé(e)s en tête au premier
tour. Cette restriction à deux candidats
pour le second tour est encore utilisée en France, au Portugal, en Autriche, en Pologne, au Brésil et au
Pérou pour l’élection du Président de la République ainsi qu’en Ukraine pour
l’élection des membres du Parlement. Autrefois, elle était employée pour
l’élection du Reichstag dans l’Allemagne impériale, ainsi qu’en Autriche et en
Italie avant 1918.
48.
Lors du second tour de scrutin, seule une majorité relative est
nécessaire pour qu’un candidat ou une liste soit déclaré(e) élu(e).
49.
Dans les scrutins uninominaux, le choix d’une élection à deux tours a
pour principal effet de favoriser les coalitions entre les partis :
« L’influence du scrutin uninominal à deux tours sur les stratégies des
partis politiques peut dépendre aussi fortement de ses alliances que de son
nombre de suffrages[20] ». La logique
prêtée à ce type de scrutin veut en effet qu’au premier tour, chaque parti
fasse le compte des forces en présence. Au second tour, ces mêmes partis
apportent leur soutien aux candidats les mieux placés pour l’emporter et pour
défendre leurs idées. Ce soutien
revêt le plus souvent la forme du désistement. Dans les modes de scrutin
plurinominaux, les soutiens peuvent prendre la forme d’une fusion des listes
(sous réserve de leur autorisation et du franchissement de certains seuils en
vigueur).
Précisons enfin que si les alliances ne sont possibles que dans un seul camp –
du fait notamment d’un poids important de partis extrêmes ou hors du jeu des
alliances avec les partis de gouvernement –, les inégalités de représentation
peuvent s’avérer particulièrement fortes.
50.
Les scrutins à n tours : peu utilisé aujourd’hui, ce mode de
scrutin ne peut se concevoir que dans l’exigence d’une majorité absolue. Le
principe de ce système est simple : comme la majorité absolue est
nécessaire à tous les tours, on procède à autant de tours de
scrutin qu’il est nécessaire pour pouvoir déclarer élu un des candidats ou une
des listes ; au contraire, dans un système à deux tours, la
majorité absolue n’est requise qu’au premier tour. Parfois, les candidats les
plus mal placés sont écartés entre les divers tours de scrutin, mais cette
élimination n’est pas systématique. Les scrutins à n tours apparaissent peu
compatibles avec les élections à bulletin secret. En effet pour des raisons
pratiques, il est difficilement envisageable de convoquer à plus de deux ou
trois reprises l’ensemble des électeurs. Ils ne sont donc employés que dans les
votes effectués par des assemblées restreintes.
2. Comptabilisation des voix et repartition
des sieges
2.1 Répartition des sièges entre les
circonscriptions
51.
Avant d’étudier l’attribution des sièges aux différentes formations
politiques, attardons-nous quelques instants sur la répartition des sièges
entre les circonscriptions. Le nombre de sièges doit approximativement être
proportionnel soit à la population de la circonscription, soit au nombre des
nationaux – mineurs compris –, soit au nombre des électeurs, soit au nombre des
votants. Dans les deux derniers cas, la répartition ne peut intervenir qu’au
soir de l’élection. Il existe cependant des exemples de répartitions
« non-proportionnelles ». C’est le cas notamment du Sénat américain
et du Conseil des Etats suisse, où tous les Etats ou tous les cantons (sauf les
anciens demi-cantons) disposent de deux représentants, quelles que soient leurs
populations. L’égalité entre les Etats ou entre les cantons est alors préférée
à l’égalité entre les citoyens.
52.
A cet impératif de proportionnalité, s’ajoutent fréquemment d’autres
règles. Pour l’élection à la Chambre des représentants aux Etats-Unis par
exemple, elles sont au nombre de cinq : 1) le nombre des représentants
d’un Etat ne peut diminuer lorsque le total des représentants est en
augmentation (paradoxe de l’Alabama), 2) seul le quotient détermine le nombre
de sièges à attribuer (arrondi à l’entier inférieur ou supérieur), 3) tous les
Etats sont soumis à la même méthode de répartition, 4) la méthode employée ne
doit pas favoriser excessivement les petits Etats par rapport aux grands Etats,
et vice versa, 5) chaque Etat doit recevoir au minimum un représentant. De même
en France, lors de l’élaboration de la carte électorale de 1958, le principe de
proportionnalité était complété par l’obligation de donner à chaque département
au moins deux députés.
53.
C’est pour cette raison qu’un certain nombre de méthodes ont été
imaginées afin de tenir compte de l’ensemble des règles. En voici les plus
fréquentes :
-
La méthode de Jefferson : elle est utilisée aujourd’hui pour la répartition des sièges
sous le nom de « méthode de la plus forte moyenne », mais avait été
inventée à l’origine pour la répartition des sièges entre les circonscriptions.
-
La méthode de Webster : elle correspond à la méthode de Sainte-Laguë.
-
La méthode d’Hamilton : il s’agit en fait de la méthode des plus forts restes. Ce mode
de répartition présente l’inconvénient de ne pas empêcher les effets du
paradoxe de l’Alabama.
-
La méthode d’Huntington : on divise les suffrages exprimés obtenus par chaque liste par la suite
de nombres suivants :
,
,
,…,
. Les sièges sont attribués de la même manière dans les
méthodes par diviseurs.
Ce système donne arbitrairement au minimum un siège par circonscription, car le
premier diviseur est 0. C’est ce système qui a été retenu aux Etats-Unis pour
la Chambre des représentants. Notons que son application pour la répartition
des sièges entre des partis est possible, à condition de supprimer la première
division. On ne peut en effet accorder un siège à toutes les listes en
compétition sans exception.
2.2 Répartition des sièges entre les formations
politiques
54.
La comptabilisation des voix et la répartition des sièges entre les
divers candidats (ou entre les tendances politiques) dépendent essentiellement
du principe directeur adopté. Distinguons donc la répartition dans les scrutins
majoritaires de celle des scrutins proportionnels[23].
a. La
répartition des sièges dans les systèmes majoritaires
55.
Comme mentionné précédemment, le principe directeur majoritaire veut que
le candidat ou la liste qui obtient la majorité requise[24] lors du tour de scrutin
décisif obtienne la totalité des sièges d’une circonscription. Dans le cas des
scrutins à un tour, c’est généralement la majorité relative qui est demandée.
Dans les systèmes à la majorité absolue ou qualifiée, les scrutins sont le plus
souvent à deux tours.
56.
Toutefois, il existe un mode de scrutin à un tour permettant d’élire des
représentants à la majorité absolue. Il s’agit du vote alternatif, dont le mode
de comptabilisation des voix mérite toute notre attention, car il diffère
sensiblement de celui des autres systèmes majoritaires. Pour expliquer ce mode
de comptabilisation, nous distinguerons entre son application dans les
circonscriptions uninominales (un seul siège à pourvoir) et plurinominales
(plusieurs sièges à pourvoir).
-
le
vote alternatif uninominal :
on comptabilise le nombre de premières préférences obtenues par chacun des
candidats. Si
l’un d’entre eux atteint la majorité absolue, il est élu. Dans le cas
contraire, on élimine le candidat qui a obtenu le moins de premières
préférences. On regarde alors les deuxièmes préférences inscrites sur les
bulletins du candidat éliminé. Ces dernières deviennent alors les premières
préférences. Le total des premières préférences est de nouveau effectué pour
voir si l’un des candidats obtient la majorité absolue. Si tel n’est pas le
cas, on élimine le candidat qui a le moins de voix et on reporte ses suffrages
de la même manière que précédemment. On recommence l’opération autant de fois
que nécessaire pour qu’un candidat obtienne la majorité absolue des suffrages
exprimés.
L’avantage de ce mode de comptabilisation des voix est d’éviter qu’un
candidat ne soit élu par hasard du fait de la dispersion de ses concurrents. Il
offre également une plus grande représentativité de l’élu dans sa circonscription
puisque les bulletins en faveur des petits candidats sont pris en compte par le
jeu des reports. Ce mode de scrutin est utilisé en Australie pour l’élection à
la Chambre des représentants et des Assemblées des États à l’exception de la
Tasmanie.
-
le vote
alternatif plurinominal :
le premier siège est attribué selon la même méthode que dans les
circonscriptions uninominales. Pour l’attribution du deuxième siège, les deuxièmes
préférences inscrites sur les bulletins du candidat élu deviennent les
premières préférences. On effectue ensuite un nouveau décompte des premières
préférences. En appliquant le même
procédé que dans le vote alternatif uninominal, on désigne alors le
second élu. L’ensemble de ces opérations est répété jusqu’à ce que tous les
sièges soient pourvus.
57. Les suffrages des électeurs ayant accordé
leur première préférence à un candidat élu sont pris en considération plusieurs
fois. Cela a pour effet de permettre au parti majoritaire d’obtenir la
quasi-totalité des sièges. C’est ainsi qu’en 1925 pour l’élection du Sénat
australien, les
travaillistes qui avaient pourtant réalisé 45% des suffrages exprimés n’ont
obtenu aucun siège.
58. Dans le cadre des scrutins alternatifs, la
vacance d’un siège entraîne généralement la tenue d’une élection partielle.
b. La répartition des sièges dans les systèmes proportionnels
59.
L’attribution des sièges dans les systèmes proportionnels nécessite
généralement une double opération. La première répartition s’effectue par
l’intermédiaire d’un quotient électoral. Cependant l’utilisation de ce quotient
ne permet pas d’attribuer l’ensemble des sièges et de traiter tous les
suffrages exprimés. Il faut donc recourir à une seconde phase visant à
convertir ces suffrages restants en sièges.
Première
phase de la répartition : le quotient électoral
60.
Un quotient électoral ou nombre électoral est un diviseur qui permet
d’établir le nombre de sièges à attribuer à chacune des listes. Au cours de
cette première phase de la répartition, une liste obtient donc un nombre de
sièges (S) égal au quotient - arrondi à l’entier supérieur - de son nombre
total de voix (V) par le nombre de voix nécessaires pour obtenir un siège (le
quotient électoral, QE).
003-f_files/image012.gif)
61.
Il existe deux grandes catégories de quotients électoraux : les
quotients électoraux « fixes » et les quotients électoraux
« variables ».
1. Le quotient électoral « fixe »
ou nombre uniforme : il s’agit d’un nombre de voix fixé à l’avance par le
législateur et identique pour toutes les circonscriptions. L’utilisation de ce
quotient a pour conséquence que le nombre de sièges dans l’assemblée ne sera
déterminé qu’au soir de l’élection. Celui-ci sera d’ailleurs fonction du taux
de participation. De plus, l’adoption du quotient électoral « fixe »
tend à exclure de la représentation un nombre important de suffrages, en
particulier ceux des petits partis. Par conséquent, seul le choix d’un quotient
électoral relativement bas, associé à son application dans le cadre de
circonscriptions de grande taille, peuvent permettre de limiter cette tendance.
Ce type de quotient électoral n’a été utilisé que dans l’Allemagne de Weimar.
2. Le quotient électoral
« variable » est déterminé au soir de l’élection. Il en existe
plusieurs formes :
-
Le quotient simple ou quotient de Hare : ce quotient est
obtenu en divisant, dans chaque circonscription, le nombre total des suffrages
exprimés (V) par le nombre de sièges
à pourvoir (S).
Quotient de Hare003-f_files/image014.gif)
Dans la pratique, le quotient de Hare
correspond au nombre maximum de voix nécessaires à un candidat pour être
déclaré élu. L’inconvénient de ce système est donc de ne permettre
l’attribution que d’un faible nombre de sièges lors de la première répartition.
C’est d’ailleurs pour cette raison que d’autres quotients ont été élaborés de
manière à attribuer le plus possible de sièges dès la première phase de la répartition.
-
Le quotient de Hagenbach-Bischoff : ce
quotient est obtenu en divisant, dans chaque circonscription, le nombre total
des suffrages exprimés (V) par le
nombre de sièges (S) plus une unité.
Quotient de Hagenbach-Bischoff003-f_files/image016.gif)
-
Le quotient de Droop : ce quotient se calcule de la même manière que le quotient de
Hagenbach-Bischoff, auquel on ajoute une unité.
Quotient de
Droop003-f_files/image018.gif)
-
Le quotient de Imperiali : ce quotient se calcule de la même manière que le quotient de
Hagenbach-Bischoff, mais deux unités au lieu d’une sont ajoutées au diviseur.
Quotient de
Imperiali003-f_files/image020.gif)
-
Le quotient double : il s’agit en quelque sorte de la combinaison entre le quotient
électoral « fixe » et le quotient de Hare. Dans un premier temps, on
fixe un premier quotient électoral qui correspond au nombre de voix minimal
pour participer à la répartition des sièges. Dans un deuxième temps, on calcule
un second quotient électoral en ne tenant compte que des suffrages exprimés
obtenus par les listes ayant franchi la première étape.
Le quotient
double ne doit pas être confondu avec un seuil permettant la participation à la
répartition des sièges. D’une part, ce quotient est exprimé en nombre de voix.
D’autre part, il est identique quelle que soit la circonscription. Le quotient
double est utilisé principalement en Amérique latine (Bolivie, Costa Rica,
Equateur).
Seconde phase : la
répartition des sièges et des suffrages exprimés restants
62.
Il est rarement possible de répartir la totalité des sièges à l’aide des
méthodes par quotient. A l’issue de la première répartition, il reste très
souvent des voix non représentées et des sièges à attribuer. Aussi une seconde
répartition doit être effectuée, selon l’une des méthodes suivantes :
-
La méthode du plus fort reste : avec ce système, la liste ayant le plus grand nombre de suffrages
exprimés non représentés à l’issue de la première répartition obtient un siège.
L’opération
est renouvelée jusqu’à ce que tous les sièges restés vacants à l’issue de la
première répartition soient attribués.
Cette
méthode est de loin l’une des plus favorables aux petites listes, ce qui
tendrait à encourager les divisions. Par ailleurs, plus le nombre de sièges est
réduit, plus ce système favorise les petites formations. La méthode du plus
fort reste comporte également l’inconvénient de ne pas prendre en compte la
force relative des partis, c'est-à-dire le nombre de sièges obtenus lors de la
première répartition. A cela s’ajoute un certain nombre de paradoxes propres à
ce procédé comme « le paradoxe de l’Alabama
».
-
La méthode des plus fortes
listes : ce système prévoit l’attribution des
sièges restés vacants à l’issue de la première répartition aux listes, voire à
la liste qui obtiennent le plus grand nombre de suffrages exprimés. Ce système
favorise nettement les grands partis. La méthode, peu fréquente autrefois n’est
plus utilisée aujourd’hui.
-
La méthode de la plus forte
moyenne : elle est la méthode la plus répandue
internationalement. Cette méthode veut que l’on divise le nombre des suffrages
exprimés de chacune des listes (V1)
par le nombre de sièges qu’elle a obtenus lors de la première répartition (S1), auquel on ajoute un siège fictif.
La liste qui a la plus forte moyenne par siège se voit alors attribuer le siège
en jeu. On recommence l’opération autant de fois que nécessaire pour que tous
les sièges vacants soient attribués. Notons que lors de la première répartition
des sièges, on peut utiliser aussi bien le quotient simple que le quotient de
Hagenbach-Bischoff.
Moyenne de voix par siège 003-f_files/image022.gif)
Ce système tend à avantager les grands
partis et à exclure les petits partis de la répartition des sièges. Il assure
également aux coalitions d’obtenir au moins autant de sièges qu’elles en
auraient obtenus si les partis qui les composent s’étaient présentés en ordre
dispersé.
Mentionnons enfin une variante de la
méthode de la plus forte moyenne, la méthode Balinski-Young. On opère tout
d’abord une première répartition des sièges à l’aide du quotient de Hare.
Ensuite, on recourt à la méthode de la plus forte moyenne telle qu’énoncée
précédemment, à une variante près. La division n’est effectuée qu’une seule
fois et les sièges reviennent aux listes qui ont la plus forte moyenne. Aucun
parti n’obtient donc plus d’un des sièges restants, ce qui tendrait à réduire
la surreprésentation des grands partis.
63.
Précisons enfin que la répartition des sièges restés vacants peut
s’effectuer soit au niveau de la circonscription de base, soit au niveau de
groupements de circonscriptions voire au niveau national. Le choix d’un second
niveau de circonscriptions pour l’attribution des sièges restants permet
d’accroître la proportionnalité entre les sièges et les suffrages exprimés,
puisque comme l’a constaté D.W. Rae[29], cette dernière est
fonction de la taille des circonscriptions.
Répartir les sièges en une seule
opération : les méthodes par diviseurs
64.
Certaines procédures d’attribution ont cependant été mises en place de
manière à répartir l’ensemble des sièges en une seule et même opération. Ces
méthodes ont toutes le principe général suivant : on divise successivement
le nombre des suffrages exprimés obtenus par chacune des listes par une suite
de nombre. Les sièges sont attribués aux listes qui obtiennent les quotients
les plus élevés lors de cette opération. Dans les lignes qui vont suivre, nous
présenterons les principales méthodes par diviseurs ayant fait l’objet d’une
application pratique.
-
La méthode D’Hondt : on divise les suffrages exprimés obtenus par chaque liste par
une suite de nombres entiers : 1, 2, 3, 4, 5… Les sièges sont attribués
aux listes qui obtiennent les plus forts quotients. Cette méthode tend à
favoriser le parti majoritaire.
-
La méthode de
Sainte-Laguë : on divise les suffrages exprimés
obtenus par chaque liste par une suite de nombres impairs : 1, 3, 5, 7…
Les sièges sont distribués entre les listes ayant obtenu les plus fortes
moyennes. La méthode de Sainte-Laguë est nettement plus favorable aux petites
formations que la méthode D’Hondt.
-
La méthode de Sainte-Laguë
modifiée : elle ne diffère de la méthode de
Sainte-Laguë que par le fait que le premier diviseur est remplacé par 1,4. Cette
méthode est plus favorable aux petits partis que la méthode D’Hondt, mais ne
les avantage pas exagérément. Elle offre également aux partis moyens une plus
juste représentation. Elle est utilisée aujourd’hui en Suède, en Norvège et au
Danemark pour les petites circonscriptions.
-
La méthode dite
« danoise » : on divise le nombre de
voix recueillies par chaque liste par les nombres suivants : 1, 4, 7, 10… Ce
système est extrêmement favorable aux petits partis. Au Danemark, cette méthode
sert pour la répartition, entre les petites circonscriptions, des sièges
attribués à un parti au niveau d’un groupement de circonscriptions.
c. Quelques modes particuliers
de comptabilisation des voix et de répartition des sièges
65.
Dans les lignes qui vont suivre, nous vous proposons d’étudier deux
modes particuliers de comptabilisation des voix (le vote unique transférable et
le système des apparentements) avant de traiter de la répartition des sièges
dans les systèmes de « représentation proportionnelle
personnalisée ».
Le vote
unique transférable
66. Le vote éventuel appliqué dans le
cadre d’un scrutin à la proportionnelle est appelé vote unique transférable. Il
est utilisé principalement en Irlande et en Australie pour les élections à la
Chambre haute. Comme pour le vote alternatif, la comptabilisation des voix est
une opération relativement complexe. En voici le déroulement. Tout d’abord, on
comptabilise le nombre de premières préférences obtenues par des candidats en compétition.
Tout candidat qui obtient le quotient électoral[30] est déclaré élu. Si aucun
candidat ne satisfait à cette condition, celui qui obtient le moins de
premières préférences est éliminé. On regarde alors les secondes préférences
inscrites sur ses bulletins. Un nouveau total est effectué de manière à voir si
un ou plusieurs candidats obtiennent le quotient électoral. Lorsqu’un candidat
a été élu, son nom est biffé de tous les bulletins.
67.
La question qui se pose est alors celle du report des suffrages qui
n’ont pas servi directement à l’élection d’un candidat. Deux solutions peuvent
être envisagées. La première consiste à transférer les suffrages figurant sur
les bulletins qui ont été dépouillés après que le quotient électoral a été
atteint. Le résultat final de l’élection dépend donc de l’ordre dans lequel le
dépouillement a été réalisé. La seconde solution, adoptée en Irlande, supprime
cet élément aléatoire. On comptabilise l’ensemble des préférences inscrites sur
les bulletins où le candidat élu était placé en première préférence. Celles-ci
sont alors pondérées par un quotient égal aux suffrages excédentaires du
candidat élu divisés par le nombre de voix transférables. A la différence du
vote alternatif dans les circonscriptions plurinominales, les voix ne sont donc
comptabilisées qu’une seule fois. Les préférences ainsi pondérées sont ajoutées
aux premières préférences des candidats respectifs. Si l’un des candidats
atteint le quotient électoral, il est élu. Dans le cas contraire, on élimine le
candidat le moins bien placé et les préférences indiquées sur les bulletins où
il arrivait en tête remontent d’une position dans la hiérarchie. Un candidat
est élu quand il a atteint le quotient électoral. Lorsque au moins un des
candidats en lice est déclaré élu, on recommence l’opération depuis le début en
biffant le nom du candidat élu, puis en comptabilisant l’ensemble des
préférences inscrites sur les bulletins où le candidat élu était placé en
première préférence, et ainsi de suite.
68.
En cas de vacance d'un siège, les modalités de désignation du nouvel élu
varient en fonction du pays ou de l'assemblée. Ainsi, pour la Chambre des
représentants irlandaise, il est procédé à une élection partielle. Il en est de
même pour le Conseil des États indien et la Chambre des représentants maltaise.
En revanche, pour le Sénat australien, le titulaire est remplacé par un membre
du même parti élu par les Chambres de l'État ou du territoire concerné. En cas
de vacance au Sénat irlandais, le Premier ministre peut parfois désigner un
remplaçant.
Le système
des apparentements
69.
Le système des apparentements peut se résumer ainsi :
« Plusieurs listes de partis divers, entièrement distinctes et soutenant
chacune son programme propre, ont la faculté de déclarer d’un commun accord
qu’elles entendent s’apparenter, en d’autres termes qu’il faudra, lors de la
répartition des sièges, additionner les voix qu’elles ont obtenues séparément[31]. »
Il est aujourd’hui utilisé en Finlande, aux Pays-Bas, en Espagne et surtout en
Suisse.
70.
Les déclarations d’apparentements doivent généralement être effectuées
avant l’élection mais on peut imaginer un système où ceux-ci ne seraient
dévoilés qu’après l’élection. Dans les systèmes à deux tours de scrutin, les
apparentements peuvent n’être autorisés qu’au second tour afin de permettre aux
électeurs d’exprimer leurs choix. Des conditions sont souvent demandées pour
s’apparenter. Ainsi, en France, la loi électorale de 1951 pour l’élection de
l’Assemblée nationale n'acceptait les apparentements qu’entre listes de partis
ou groupements nationaux, c’est-à-dire présentant des candidats dans au moins
trente départements. Ajoutons que les apparentements n’interviennent parfois
que pour la répartition des restes dans le cadre de la circonscription de base
ou dans celui de groupements de circonscriptions.
71.
Par rapport aux listes d’union, le système des apparentements permet de
parvenir à une répartition plus proportionnelle entre les différents partis
apparentés. Pour les petits partis, il est plus favorable que l’application de
la plus forte moyenne. Ce système n’avantage enfin que les partis ayant la
possibilité de former des alliances.
La
« représentation proportionnelle personnalisée »
72.
Le principe de la « représentation proportionnelle
personnalisée » est de compenser lors de la répartition des sièges les
effets du scrutin majoritaire. Son application la plus connue est celle de
l’élection du Bundestag en RFA, qui nous servira de guide pour expliquer ce
système. Elle est cependant utilisée en Estonie depuis 1992 et en
Nouvelle-Zélande depuis le référendum de 1993.
73. Selon ce système, chaque électeur dispose de
deux voix. La première voix a pour fonction d’élire la moitié des représentants
du Bundestag dans des circonscriptions uninominales. La seconde voix permet de
définir à la proportionnelle et au niveau national le nombre total de mandats
attribués aux différents partis. Ces mandats sont ensuite répartis entre les
différents Länder au prorata des voix obtenues par les listes dans ces mêmes
Länder. Les sièges attribués avec les premières voix sont retranchés du nombre
de sièges attribués à chaque parti dans les Länder. Si un parti a obtenu plus
de sièges avec les premières voix qu’il n’en a obtenu à la proportionnelle, les
sièges ainsi acquis sont conservés. Comme on le voit, un tel système peut
s’apparenter à un vote de préférence à l’intérieur d’un parti. L’avantage de ce
mode de répartition est de permettre de désigner directement des députés tout
en assurant une représentation proportionnelle dans les assemblées. Des risques
de manipulations existent cependant, comme l’indique Pierre Martin : « dans sa version à double vote, rien
n’empêche un parti de ne pas présenter officiellement de candidats au scrutin
uninominal en laissant ses candidats se présenter comme indépendants (…) Il
empoche alors une formidable prime de fait en sièges directs tout en
bénéficiant au maximum de la compensation ».
d. Les seuils et les primes
74. Afin d’assurer des majorités stables dans les
assemblées élues au scrutin proportionnel, le législateur a très souvent
recours à des seuils pour l’accession à la répartition des sièges et à des
primes pour la liste arrivée en tête.
75. Les seuils sont « des limites, fixes ou
variables, établies au moyen du résultat électoral, qui déterminent la
participation d’une liste ou d’un candidat à la répartition des sièges[33] ». Ce
sont en quelque sorte les équivalents des seuils pour l’élection au premier
tour dans les scrutins majoritaires. Cette restriction de l’accès à la
répartition concerne généralement l’attribution dans les circonscriptions de
base, mais elle peut aussi uniquement s’appliquer aux groupements de
circonscriptions ou à la répartition des restes. Ainsi, en Autriche, seules les
listes ayant obtenu le quotient simple dans les circonscriptions de base
accèdent à la répartition des sièges au niveau des groupements de
circonscriptions. En Grèce, la répartition des sièges a lieu en trois étapes. Dans
les deux premières étapes, les sièges sont distribués entre tous les partis en
proportion du nombre de voix qu’ils ont obtenu, sous réserve d’un quorum de 3 %
des voix. Lors de la troisième distribution, les sièges restants sont généralement
attribués au parti qui a obtenu la majorité des voix. En tout cas, la
représentation de tous les partis doit être égale à au moins 70 % de leur part
proportionnelle des voix.
76. Les seuils, généralement exprimés en
pourcentage des inscrits ou des exprimés sont à la discrétion du législateur.
Toutefois, le rôle joué par les seuils diffère en fonction de leur hauteur et
du système des partis en place dans chaque pays. Le choix d’un seuil bas
n’écarte que les très petites formations, ce qui rend plus difficile la
constitution de majorités stables dans les assemblées. Dans le cas d’un fort
morcellement du système partisan, un seuil élevé conduit à exclure de la
représentation une part importante des suffrages.
Exemples de seuils adoptés
pour l’élection des chambres basses
-
Pays-Bas : obtenir 0,67% des
suffrages exprimés au niveau national.
-
Israël : obtenir 1% des
suffrages exprimés au niveau national.
-
Bulgarie : obtenir 4 % des
suffrages exprimés au niveau national.
-
Liechtenstein : obtenir 8%
des suffrages exprimés au niveau national.
-
Danemark : obtenir 2% des
suffrages exprimés au niveau national ou avoir obtenu un nombre déterminé de
suffrages dans deux des trois zones géographiques du pays.
-
Allemagne : obtenir 5% des
suffrages exprimés au niveau national ou avoir obtenu trois mandats directs.
-
Suède : obtenir 4% des
suffrages exprimés au niveau national ou 12% des suffrages exprimés dans la
circonscription de base où le siège est attribué.
77. Les primes sont des mandats accordés, avant
la répartition des sièges à proprement parler, à la liste arrivée en tête.
Elles sont principalement utilisées pour les élections locales. Pour les
régionales en France, une prime équivalant à un quart des sièges est ainsi
donnée à la liste arrivant en première position lors du tour décisif. Pour les
élections à l’Assemblée de Corse, c’est trois sièges de prime qui sont
accordés. De même, la moitié des sièges est d’emblée attribuée à la liste
arrivée en tête pour les élections municipales dans les villes de plus de 3 500
habitants. Notons que ces primes peuvent parfois se présenter sous d’autres
formes. Ainsi, la loi italienne de 1953 prévoyait que les listes apparentées
réunissant plus de 50% des suffrages reçoivent 64,5% des sièges. Ces primes
permettent donc de donner des majorités de gouvernement aux assemblées et par
conséquent d’éviter un certain nombre de tractations avec des partis ultra
minoritaires.
2.3 L’attribution des sièges à l’intérieur
des listes
78. Une fois réalisée la répartition des sièges
entre les partis politiques se pose la question de leur répartition à
l’intérieur des listes pour les élections où intervient le principe directeur
proportionnel. Cette attribution peut être effectuée de multiples manières,
mais nous nous limiterons ici essentiellement à présenter les procédés ayant
déjà fait l’objet d’une application.
a. Modes d’expression et répartition
79. Dans le cas le plus simple, c’est-à-dire
celui des listes bloquées, les candidats sont élus dans l’ordre dans lequel ils
figurent sur les listes. Les partis politiques ont alors un pouvoir très
important, puisque c’est eux qui définissent l’ordre des candidats. Pour le vote
de préférence, le vote cumulatif et le vote gradué, ce sont par contre les
électeurs qui déterminent la position de chaque candidat sur la liste qu’ils
ont composée.
80. Dans la pratique, le vote de préférence
n’influence pas toujours la distribution des mandats à l’intérieur des listes.
En effet, bien que l’électeur puisse indiquer ses préférences, la prise en
compte de celles-ci est soumise quasi systématiquement à un certain nombre de
conditions. Ainsi, en Belgique, pour les deux Chambres, les suffrages des électeurs
qui n’ont pas émis de vote de préférence sont considérés automatiquement comme
des votes de préférence en faveur des candidats inscrits en première position
sur les listes. Une fois obtenu un nombre de suffrages suffisant pour déclarer
élu le candidat tête de liste, les suffrages sans vote de préférence sont
comptabilisés comme des votes en faveur du candidat en seconde position et
ainsi de suite. Pour l’élection du Conseil national autrichien, un seuil existe
pour la prise en compte des votes de préférences. Celui-ci est fixé à un niveau
équivalant au nombre de votants de la circonscription de base divisé par le
nombre de sièges à pourvoir. La conséquence de cette restriction est que l’on
se retrouve alors de facto en présence de listes bloquées.
81. Précisons enfin que dans leur application
stricte, le vote unique transférable, le panachage, les listes libres ou
blanches ont intégré dans leur structure même la répartition des sièges à
l’intérieur des listes.
b. Les circonscriptions de présentation
82. Certains modes de scrutin prévoient des
circonscriptions de présentation. Il s’agit de subdivisions des
circonscriptions servant de base pour l’élection et dans lesquels les candidats
se présentent. Lors de la répartition des sièges, les mandats sont attribués
entre les différentes listes au niveau des circonscriptions de base[34]. Cette
opération réalisée, les sièges obtenus par chaque liste sont alors répartis
entre les différentes circonscriptions de présentation, le plus souvent au
prorata des voix obtenues dans chacune de ces circonscriptions. A l’intérieur
même de ces circonscriptions, les candidats sont ensuite élus dans l’ordre dans
lequel ils figurent sur les listes.
83. Les circonscriptions de présentation ont pour
effet que le nombre total de représentants dans ces subdivisions n’est pas
connu à l’avance. Il dépend en fait du niveau de la participation. Une
circonscription de présentation obtiendra d’autant plus de sièges que le taux
de participation au sein de celle-ci sera élevé. Ajoutons que les
circonscriptions de présentation les plus peuplées sont avantagées. Elles
obtiennent généralement plus de sièges que les circonscriptions moins peuplées
par le simple jeu de la répartition au prorata des voix obtenues.
84. Aujourd’hui, les Pays-Bas et le Danemark
appliquent ce système de répartition pour les élections à la Chambre basse. En
Allemagne, les Länder font office de circonscriptions de présentation lors de
l’élection du Bundestag. Récemment elles ont été introduites pour les élections
régionales françaises (sections départementales).
2.4 Quelques exemples de modes de scrutin passés ou présents
ESTONIE (Loi électorale du 7 juin
1994, dernier amendement : décembre 1994)
Chambre (système
monocaméral): Riigikogu
Nombre de
sièges : 101
sièges
Circonscriptions : 11
circonscriptions plurinominales
(8 à 11 députés par circonscription)
Principe
directeur : Proportionnelle
et proportionnelle par compensation
Répartition des sièges : Triple répartition proportionnelle
des sièges à l’aide du quotient de Hare dans chacune des 11 circonscriptions
plurinominales. Les sièges restant à attribuer (« mandats de
compensation ») sont répartis au niveau national entre les partis et les
coalitions ayant obtenu plus de 5% des suffrages exprimés.
France (Loi électorale de 1951, en vigueur pour les élections de 1951 et 1956)
Chambre basse: Assemblée nationale
Députés
de France métropolitaine
Circonscriptions :
Chaque département
forme une circonscription à l’exception des départements des Bouches-du-Rhône,
du Pas-de-Calais, du Rhône, de la Seine, de la Seine-et-Oise, de la Seine
Inférieure et de la Gironde divisés en plusieurs circonscriptions
Principe
directeur : Mixte :
utilisation du système majoritaire pour les candidats ou les listes ayant
obtenu la majorité et répartition des sièges restants à la proportionnelle
Mode
d’expression : Scrutin
de liste à un tour avec apparentements des listes et panachage et vote
préférentiel
Comptabilisation des voix et répartition des
sièges :
-
apparentements autorisés dans le cadre de la
circonscription entre listes de partis et groupements nationaux ou bien entre
listes composées uniquement de candidats appartenant à des partis ou groupement
nationaux, sous réserve de l’acceptation de l’apparentement par tous les
candidats apparentés.
-
la liste ou le groupe de listes apparentées qui
obtient la majorité absolue obtient l’ensemble des sièges. La répartition des
sièges entre les listes apparentées se fait suivant la règle de la plus forte
moyenne et en tenant compte des votes préférentiels et du panachage. Si aucune
liste ne remplit ces conditions, les sièges sont répartis à la proportionnelle
selon la règle de la plus forte moyenne (plus grands restes dans la Seine et la
Seine-et-Oise). La répartition à l’intérieur des listes se fait quant à elle à
la plus forte moyenne. Aucun siège n’est attribué aux listes qui ont obtenu
moins de 5% des suffrages exprimés.
FRANCE (Loi
électorale de 1985)
Election : Elections municipales
Circonscriptions : Communes de plus de 3 500
habitants (sauf Paris, Lyon, Marseille)
Principe directeur : Mixte à finalité majoritaire
Mode
d’expression : Scrutin
à deux tours. Listes bloquées. Seules peuvent se maintenir au second tour les
listes ayant obtenu 10% des suffrages exprimés. Les fusions sont autorisées
entre les listes ayant obtenu 5% des suffrages exprimés et les listes pouvant
se maintenir au second tour.
Répartition
des sièges : Prime
équivalant à la moitié des sièges pour la liste arrivée en tête au tour
décisif. Les sièges restants sont répartis à la proportionnelle entre les
listes ayant obtenu 5% des suffrages exprimés, y compris la liste arrivée en
tête.
ALLEMAGNE (Loi électorale de 1993)
Chambre basse: Bundestag
Nombre de sièges : 656 députés (500 à partir de
2002)
Circonscription : 328 circonscriptions + 1
circonscription nationale subdivisée (les Länder)
Mode d’expression : Chaque électeur dispose de deux
votes
-
une voix pour le scrutin uninominal à un tour
-
une voix pour une liste participant à la répartition
proportionnelle
Répartition
des sièges : - 328 députés désignés par le scrutin
uninominal à un tour à l’aide de la première voix
-
328 sièges répartis à la proportionnelle au niveau national. Pour participer à
la répartition des sièges, une liste doit obtenir 5% des suffrages exprimés ou
avoir obtenu 3 sièges au scrutin uninominal. Le quorum ne s’applique pas aux
partis représentant des minorités nationales. Les sièges sont alors répartis
entre les Länder proportionnellement aux voix obtenues dans ces mêmes Länder.
Les sièges obtenus avec la première voix sont déduits de ces sièges. Si un
parti obtient plus de sièges au scrutin uninominal que la proportionnelle ne
lui en accorde, ses sièges sont conservés.
IRLANDE (Loi électorale du 5 novembre
1992, dernier amendement : mars 1998)
Chambre
basse: Dail Eireann
- House of Representatives
Nombre de sièges : 166 sièges
Circonscriptions : 42 circonscriptions plurinominales (3 à 5
sièges).
Principe directeur : Proportionnelle
Mode d’expression : Vote unique transférable.
Répartition des sièges : Incluse dans le vote unique
transférable
ITALIE (Loi
électorale du 6 février 1948, dernier amendement : août 1993)
Chambre haute : Senato della Repubblica
Nombre de sièges : 315 sièges
Circonscriptions : - 232 circonscriptions uninominales
- 20
circonscriptions plurinominales
Principe
directeur : Mixte alliant
le scrutin uninominal et la proportionnelle par compensation
Mode
de scrutin : - scrutin
majoritaire simple dans les 232 circonscriptions uninominales
-
répartition des 83 sièges restants à la proportionnelle sur la base des
résultats régionaux et selon la méthode d'Hondt. Il s’agit de sièges
« compensatoires», par conséquent, avant la répartition à la
proportionnelle, les suffrages accordés aux candidats élus sont retranchés du
total des voix de la liste à laquelle ils sont affiliés.
ITALIE (Loi
électorale du 6 février 1948, dernier amendement : 4 août 1993)
Chambre basse : Camera dei deputati
Nombre de sièges : 630
sièges
Circonscriptions : 475 collèges
uninominaux
155 sièges à la
proportionnelle dans 26 circonscriptions
Principe
directeur : Mixte
alliant le scrutin uninominal et la proportionnelle par compensation
Mode d’expression : Chaque électeur dispose de deux voix
Répartition des sièges : -
scrutin majoritaire dans des collèges uninominaux, les candidats étant
rattachés à des listes
- les listes
doivent payer un « prélèvement » (scorporo) pour chaque candidat élu
dans la quote-part majoritaire. La répartition a lieu au niveau du territoire
sur la base du total obtenu dans la circonscription. Dans un premier temps,
seules les listes ayant obtenu 4% des suffrages exprimés participent à cette
étape. La répartition des 155 sièges entre les listes se fait selon la méthode
des quotients entiers et des plus forts restes. La répartition au niveau des
listes doit répondre à deux conditions. Tout d’abord, chaque liste obtient des
députés dans les circonscriptions où elle a obtenu proportionnellement le
nombre le plus élevé de suffrages. Ensuite, le nombre total des députés élus
dans une circonscription (toutes listes confondues) ne peut être supérieur au
nombre de sièges attribués à cette circonscription pour la partie du scrutin à
la proportionnelle.
JAPON (Loi électorale du 1er
janvier 1900, dernier amendement : mai 1998)
Chambre haute : Sangiin
Circonscriptions : - 47 circonscriptions plurinominales,
métropolitaines ou préfectorales
-
une circonscription nationale pour
le reste des sièges
Principe
directeur : Mixte :
application du système majoritaire pour un nombre prédéfini de sièges et de la
proportionnelle pour les autres.
Mode de scrutin : -
146 élus à la majorité simple dans des circonscriptions géographiques. Les
candidats qui ont recueilli un nombre de voix égal ou supérieur au sixième du
quotient électoral (nombre total des
suffrages divisé par le nombre des sièges à pourvoir dans la circonscription)
sont déclarés élus dans l'ordre d'importance des suffrages valables obtenus.
- 96
élus à l'échelle nationale au scrutin de liste proportionnel, selon la méthode
d'Hondt.
LITUANIE (Loi
électorale du 9 juillet 1992, dernier amendement avril 2003)
Chambre (système monocaméral): Seimas
Nombre de sièges : 141 sièges
Circonscriptions : - 71
circonscriptions uninominales
-
1 circonscription plurinominale (70 sièges)
Principe
directeur : Mixte :
application
en parallèle du système majoritaire (circonscriptions uninominales) et de la proportionnelle (circonscription
plurinominale).
Répartition des
sièges : - scrutin majoritaire dans 71 circonscriptions
uninominales. Un candidat est déclaré élu lorsqu’il a obtenu la majorité des suffrages exprimés.
Un taux de participation de 40% est exigé pour la validation de l’élection.
- scrutin proportionnel dans le cadre d’une
circonscription plurinominale nationale. Un seuil de 5% est nécessaire pour
accéder à la répartition des sièges. Il est de 7% pour les listes jointes.
Cependant, si les listes ayant obtenu plus de 5% des exprimés rassemblent
ensemble moins de 60% des exprimés, les listes qui n’accédaient pas jusque là à
la répartition peuvent être sélectionnées. Elles sont « repêchées »
une à une jusqu’à ce que les listes participant à la répartition des sièges
représentent au moins 60% des exprimés. La
répartition des sièges est effectuée à l’aide du quotient de Hare. Les sièges
restant à attribuer après cette première répartition sont attribués selon les
plus forts restes. Un taux de participation de 25% est exigé pour la validation
de l’élection.
LUXEMBOURG (Loi électorale du 31 juillet 1924, dernier amendement : février
2003)
Chambre (système monocaméral): Chambre des Députés
Nombre
de sièges : 60
sièges
Circonscriptions :
4
circonscriptions électorales : Sud (23 députés), Centre (21 députés), Nord
(9 députés) et Est (7 députés)
Principe directeur : Proportionnelle
Mode d’expression : Vote préférentiel ou panachage
Répartition des sièges : Méthode de Hagenbach-Bishoff
Sièges
restants selon la plus forte moyenne
MALTE (Loi électorale du 27
septembre 1991, dernier amendement 2002)
Chambre (système monocaméral) : Il-Kamra Tad-Deputati
Nombre de sièges : 65
sièges
Circonscriptions :
13
circonscriptions plurinominales (5 sièges par circonscription)
Répartition
des sièges : Application
du vote unique transférable, le quotient utilisé étant le quotient de
Hagenbach-Bischoff. Si un parti obtient la majorité des premières préférences,
il reçoit au besoin un supplément de sièges « à titre de prime » pour
lui assurer la majorité à la Chambre.
PAYS-BAS (Loi électorale du 28 septembre
1989)
Chambre basse : Tweede
Kamer der Staten-Generaal
Nombre de sièges : 150 sièges
Circonscriptions : 18 circonscriptions de présentation
Principe directeur : Proportionnelle intégrale
Mode d’expression : Vote préférentiel
Répartition
des sièges : Les sièges sont
répartis au niveau national selon la méthode d’Hondt. Un seuil de 0,67% des
suffrages exprimés au niveau national est exigé pour participer à la
répartition.
NORVEGE (Loi électorale du 7 septembre
1984)
Chambre (système monocaméral) : Stortinget
Circonscriptions
: 19
circonscriptions électorales plurinominales (de 4 à 15 députés) correspondant
aux 19 provinces
Principe directeur : Proportionnelle
Mode d’expression : Listes
Répartition des sièges : Méthode
de Sainte-Laguë modifiée
POLOGNE (Loi électorale du 12 avril
2001)
Chambre basse : Sejm
Nombre de sièges : 460 sièges
Circonscriptions : 41
circonscriptions provinciales plurinominales (de 7 à 19 sièges par
circonscription)
Principe
directeur : Proportionnelle
Répartition
des sièges : - 391
députés sont élus sur des listes locales dans les circonscriptions à mandats
multiples. La répartition des sièges entre les partis se fait selon la méthode
d’Hondt, ces derniers étant ensuite attribués aux candidats ayant
individuellement reçu le plus grand nombre de voix. Pour participer à la répartition
des sièges, un parti doit obtenir 5% des suffrages au niveau national et une
coalition 8% des suffrages. Ces quorums ne s’appliquent pas aux listes des
minorités nationales.
-
69 députés sont élus sur des listes nationales. La répartition des sièges entre
ces listes s’effectue selon la méthode d’Hondt, les sièges étant ensuite
attribués dans l’ordre de présentation à l’intérieur de ces listes. La
répartition des sièges est réservée aux partis et aux coalitions ayant obtenu
7% des suffrages exprimés au niveau national.
ESPAGNE (Loi
électorale de 1985, dernier amendement : mars 1995)
Chambre basse : Congreso de los Diputados
Circonscriptions : - 50 circonscriptions plurinominales (2 sièges
au minimum par province, le reste étant réparti en fonction de la population)
correspondant aux provinces et élisant deux députés
- 2 circonscriptions
uninominales (enclaves nord-africaines de Ceuta et Melilla)
Principe
directeur : Proportionnel, à l’exception des
circonscriptions de Ceuta et Melilla où s’applique le principe majoritaire.
Toutefois, le nombre peu élevé de sièges par circonscription ne permet pas au
principe directeur de jouer pleinement. Le mode de scrutin se rapproche ainsi
dans les faits du scrutin majoritaire.
Mode
d’expression : Listes
bloquées (ou candidat unique en fonction de la circonscription)
Répartition
des sièges : - circonscriptions
plurinominales: scrutin à listes bloquées avec répartition proportionnelle des
sièges selon la méthode d'Hondt; chaque électeur choisit une liste parmi celles
qui lui sont proposées dans la circonscription (province)
-
circonscriptions uninominales: scrutin majoritaire simple.
SUEDE (Loi électorale du 1er
juin 1997)
Chambre (système monocaméral) : Riksdagen
Circonscriptions
: -
29 circonscriptions plurinominales (2 à 34 sièges) pour 310 membres
- 1 autre
circonscription plurinominale pour 39 sièges compensatoires
Principe directeur : Mixte : système par
compensation
Mode d’expression : Scrutin de liste avec vote préférentiel
Répartition des sièges : - répartition proportionnelle selon
la méthode Sainte-Lagüe modifiée dans
les 29 circonscriptions plurinominales. Pour obtenir un siège, un parti doit
obtenir, soit 4% au moins des suffrages exprimés au niveau national, soit 12%
des suffrages d'une circonscription de base.
- les
39 sièges ("compensatoires") restants sont attribués à la
proportionnelle intégrale et en fonction des suffrages obtenus au niveau
national. Toutefois, les sièges sont répartis entre les circonscriptions. Sont
exclus de cette attribution les partis n'ayant obtenu des sièges que par la
règle des 12% des suffrages exprimés d’une circonscription de base. Le minimum
requis pour être élu sur la base du vote préférentiel est de 8% du total des
suffrages exprimés en faveur du parti du candidat dans la circonscription
concernée.
UKRAINE (Loi
électorale du 22 octobre 1997)
Chambre (système monocaméral): Verkhovna
Rada
Nombre de sièges : 450
sièges
Circonscriptions : -
225 circonscriptions uninominales
- 1 circonscription nationale soumise à la
proportionnelle (225 sièges)
Principe directeur : Mixte :
application en parallèle du scrutin majoritaire et de la proportionnelle
Mode d’expression : Listes
bloquées pour l’élection à la proportionnelle
Répartition des sièges : - scrutin
majoritaire à 1 tour dans les 225 circonscriptions uninominales
-
scrutin proportionnel de liste pour les 225 autres sièges. L’accès à la
répartition des sièges est réservé aux partis ayant dépassé le seuil de 4% des
suffrages exprimés.
3. Le « recall »
85.
Le « recall » est « une procédure de démocratie
semi-directe selon laquelle le titulaire d’une fonction publique, qui a cessé
de satisfaire ses électeurs peut se voir destitué. »
Il s’agit donc d’une procédure proche de la mise en place d’un mandat
impératif. Le « recall » peut concerner aussi bien un élu qu’une
assemblée toute entière, puisque dans certains cantons suisses l’assemblée
cantonale peut être révoquée de cette manière (Abberufungsrecht).
86.
Généralement, deux raisons peuvent concourir à l’instauration d’un
« recall ». La première est de réguler le fonctionnement des
institutions. Ainsi, dans l’objectif de limiter l’utilisation du droit de
dissolution présidentiel, la Constitution lituanienne de 1991 autorise la
Seimas à décider de la tenue d’une élection présidentielle anticipée. La décision
doit cependant être adoptée par une majorité des trois cinquièmes dans les
trente jours qui suivent la première séance du Parlement. La seconde raison est
d’assurer aux électeurs un instrument de contrôle sur leurs élus. Dans certains
États américains, le « recall » a été instauré dans cette
optique. Il se présente sous la forme d’une pétition, qui, lorsqu’elle est
signée par un nombre suffisant d’électeurs, permet à ceux-ci de décider soit du
maintien de la personne en place, soit de l’élection d’un nouveau candidat.
Dans le cas où le nombre de signataires est insuffisant, l’élu est maintenu
dans ses fonctions.
Notons que cette procédure est aujourd’hui exceptionnelle. La fréquence des
rendez-vous électoraux assure en effet un plus grand contrôle des élus, d’où un
recours peu fréquent à cette procédure.
DEUXIEME PARTIE –
CRITERES
ET ENJEUX DU CHOIX D’UN MODE DE SCRUTIN
87. Après avoir pris conscience dans la première
partie de l’incroyable diversité des systèmes électoraux offerts au choix des
législateurs, comment ne pas faire l’aveu d’un certain scepticisme ou au moins
d’un inévitable relativisme ? La seule évidence qui ressorte de ce
recensement est qu’aucune évidence ne conduit à préconiser absolument le choix
de tel ou tel mode de scrutin. Ou, pour s’exprimer encore plus nettement,
qu’aucun mode de scrutin ne peut être le meilleur en soi, ou le pire en soi, ni
peut-être même bon ou mauvais en soi. Pour juger de sa qualité, il faut savoir
précisément ce qu’on attend de lui – ce qu’on attend d’abord de lui – en
appréciant de quelle façon il remplit les fonctions, différentes et parfois
contradictoires, qui sont celles du système électoral dans le jeu du système
politique démocratique. C’est cette approche fonctionnelle que nous avons
retenue pour éclairer les critères et les enjeux du choix d’un mode de scrutin.
Nous examinerons successivement les trois grandes fonctions d’un mode de
scrutin, les trois grands modèles qui se sont succédé pour remplir ces
fonctions dans les démocraties occidentales, les avantages et les inconvénients
des systèmes mixtes et quelques problèmes spécifiques des démocraties
émergentes.
1. LES TROIS GRANDES FONCTIONS D’UN
MODE DE SCRUTIN
88. Si l’on accepte une réduction à l’essentiel,
les principales fonctions d’un mode de scrutin sont au nombre de trois :
la représentation, la sélection et l’investiture.
1.1 La représentation
89. La représentation est la fonction la plus
évidente. N’a-t-elle pas donné son nom au système représentatif ? Mais
elle n’en est pas moins aussi complexe que cruciale parce qu’elle recouvre des
enjeux fondamentaux et contradictoires.
a.
La contradiction la plus traditionnelle et sans
doute la plus étudiée est celle qui oppose la représentation-mandat, qui limite
le rôle du représenté à la désignation de son mandataire, à la représentation-reflet
qui demande en outre que le mandataire soit le plus semblable possible au
représenté pour empêcher que la souveraineté de celui-ci ne soit trop altérée,
pour ne pas dire trahie ou substantiellement aliénée, par le mécanisme de la
représentation. Les tenants de l’électorat-fonction – nourris par le droit et
la philosophie – s’en tiennent ou s’en tenaient à la première acception, ceux
de l’électorat-droit, plus sensibles à la sociologie, soutiennent la seconde.
Mais cette contradiction
n’épuise pas la complexité de la fonction de représentation. Que s’agit-il de
représenter en effet dans une élection ? Trois réponses au moins peuvent
être apportées.
b. La
première concerne la représentation des opinions politiques et donc des
courants et des forces qui les incarnent. Et l’on sait que cette seule
représentation soulève de nombreux problèmes. Faut-il représenter tous les
courants y compris les plus minoritaires ? Faut-il favoriser de fait les
courants existants au détriment des partis naissants ou favoriser les courants
émergents pour faciliter l’adaptation de l’offre politique aux nouveaux
enjeux ? Faut-il favoriser l’esprit de compromis en rendant possible la
formation de coalitions par des mécanismes tels que le second tour ou les
apparentements ? La plupart des réponses apportées à chacune de ces
questions commandent le choix du mode de scrutin ou d’une ou plusieurs de ses
modalités.
c. La
deuxième acception de la représentation concerne la représentation des
territoires. Ici encore l’éventail des options est largement ouvert. Le premier
choix porte sur l’existence même de cette représentation : faut-il s’en
tenir à la représentation globale de la population électorale – comme c’est le
cas dans quelques démocraties assez faiblement peuplées mais aussi dans des
Etats plus grands pour certaines élections (les élections européennes en France
jusqu’à une réforme récente) – ou segmenter la représentation au niveau
d’entités infra-nationales ? Le deuxième choix concerne la nature de ces
entités : faut-il diviser le territoire en circonscriptions électorales ad
hoc ou épouser le découpage administratif ? Le troisième choix concerne la
dimension démographique et parfois spatiale des entités retenues : faut-il
des circonscriptions assez vastes pour permettre une certaine hétérogénéité du
corps électoral ou plus petites au contraire pour garantir son
homogénéité ?
d. Cette
considération fait transition avec la troisième acception de la représentation
qui concerne la représentation de catégories spécifiques du corps électoral.
Certaines de ces catégories peuvent être représentées par le biais de la
représentation territoriale si les limites de leur implantation peuvent se
confondre avec celles d’une ou plusieurs circonscriptions électorales. Ce peut
être le cas des catégories ethnico-culturelles – appelées souvent minorités
nationales dans les Etats pluriculturels. Mais d’autres échappent, par nature
ou une plus grande dispersion, à cette coïncidence territoriale. Faut-il
prévoir dans le mode de scrutin une représentation particulière et quelle forme
celle-ci devrait-elle prendre ? Certains systèmes recourent aux quotas,
parfois assortis de pénalités financières en cas de non-respect comme c’est le
cas en France pour la mise en œuvre de la parité hommes/femmes dans les
élections. Cet exemple est fort intéressant car il marque une rupture
caractérisée avec la conception traditionnellement abstraite et formellement
égalitaire de la citoyenneté à la française. Selon cette tradition, le citoyen
(et donc l’électeur) est un être de raison qui fait passer l’intérêt général
avant les intérêts particuliers de son genre (nouvelle appellation du sexe), de
son âge, de sa profession, de son origine ethnico-culturelle ou de sa
confession. En instituant une discrimination positive en faveur de catégories
égales en droit mais défavorisées en fait vis-à-vis des catégories dominantes,
le système électoral remplit une fonction nouvelle. Il ne se contente plus de
répartir les sièges en fonction des voix mais cherche à peser dans la
modification des rapports sociaux et devient l’instrument affiché d’une
redistribution du pouvoir politique entre catégories du corps électoral.
1.2
La sélection
90. Moins évidemment présente à l’esprit quand on
évoque les modes de scrutin, la sélection du personnel gouvernant est une
fonction aussi importante que la représentation. Les deux fonctions se
confondent d’ailleurs quand il s’agit de la représentation de catégories
spécifiques qui est une des formes que peut pendre la
« présélection » des élus.
91. Pour l’essentiel, les enjeux de la sélection
démocratique du personnel gouvernant par les élections s’apprécient sur trois
plans : celui de l’indépendance des candidats – et donc des futurs élus –
vis-à-vis des appareils politiques, celui de l’équité sociale du recrutement et
celui du renouvellement de l’élite du pouvoir.
a. La
plus ou moins grande dépendance des candidats et des élus vis-à-vis des
appareils partisans est fonction directe du mode de scrutin. Celui-ci
dispose dans ce domaine de deux leviers. Le premier est le caractère uni- ou
plurinominal des candidatures. Le scrutin uninominal,
qui met aux prises des personnalités,
favorise naturellement celle qui dispose du « capital personnel » le
plus important. Les qualités du postulant, qui tiennent à son caractère, à ses
talents,
à sa formation ou à son expérience, comptent
autant et plus que son affiliation partisane dans le fait qu’il soit candidat
et qu’il soit élu. C’est à lui-même qu’il doit d’abord son élection. Il n’en va
pas de même dans un scrutin plurinominal où il est d’abord essentiel de se
faire porter sur la liste des candidats. Or cette inscription dépend presque
toujours de la volonté des autorités locales et/ou nationales d’un parti. Et
plus on veut être en position éligible sur cette liste, plus la dépendance
vis-à-vis de ces autorités est étroite.
Le second levier réside dans le caractère
majoritaire ou proportionnel du mode de scrutin. Car la dépendance des élus
vis-à-vis des partis culmine dans la mise en œuvre de la représentation
proportionnelle. Ici, dans la plupart des cas en effet, la tête de liste ou les
deux ou trois candidats de tête des grands partis ont toutes les chances d’être
élus dans une grande circonscription, la compétition n’étant réellement ouverte
qu’à partir du troisième ou quatrième siège à pourvoir. Dans ce cas, le fait
d’être placé par le parti en position éligible vaut élection. C’est le parti et
non l’électeur qui sélectionne l’élu. Comment celui-ci ne serait-il pas
redevable à celui qui l’a fait roi ?
b. Le
problème de la plus ou moins grande équité sociale de la sélection des
élites électives dépend moins directement du choix d’un mode de scrutin,
même si l’on peut soutenir raisonnablement que le scrutin uninominal favorise
les détenteurs d’un capital culturel et social alors que le scrutin de liste
permet l’accès à la candidature de personnes moins favorisées. Cet accès est
naturellement encore plus favorisé par l’instauration de procédures de
« discrimination positive » comme on l’a montré plus haut (voir 1.1).
C’est plutôt par des dispositions connexes du système électoral et du système
représentatif que l’équité sociale du recrutement électif peut être la mieux
assurée. On citera tout particulièrement, parmi les premières, le financement
public des campagnes électorales, et parmi les secondes la rémunération des
fonctions électives, d’une part, et les dispositions favorisant la réinsertion
professionnelle des élus à la fin de leur mandat, d’autre part. Sur ce dernier
point, les titulaires d’emplois publics, qui sont souvent assurés de retrouver
leur emploi en fin de mandat, sont nettement plus favorisés que leurs collègues
issus du secteur privé.
c. Le
plus ou moins grand renouvellement des élites électives est un autre trait
important de la sélection. Il dépend au premier chef des dispositions
constitutionnelles relatives aux assemblées (durée des mandats, limitation ou
non du nombre de mandats successifs, possibilité de cumuls de mandats locaux et
nationaux, etc.). Mais il dépend aussi des dispositions relatives à
l’éligibilité : âge minimum requis pour être candidat, ouverture éventuelle
à des résidents étrangers (citoyens d’autres Etats membres au sein de l’Union
européenne par exemple) ou encore les dispositions relatives à la parité
hommes/femmes évoquées plus haut. Ces dernières dispositions, adoptées lors de
la révision constitutionnelle de 1999 en France, sont potentiellement les plus
importantes pour le renouvellement des élites électives. Potentiellement plus
qu’effectivement jusqu’alors, parce que les partis – ou plutôt les hommes qui
sont à leur tête – profitent des difficultés consubstantielles au mode de
scrutin uninominal pour en retarder l’application quitte à payer les pénalités
prévues par la loi.
1.3 L’investiture
92. Les élections ne sont pas seulement le moment
du recensement officiel et secret des préférences partisanes des électeurs et
de la sélection du personnel gouvernant, elles investissent plus ou moins
directement le parti ou la coalition de partis qui gouvernera le pays jusqu’au
prochain renouvellement (ou à la première crise). Cette fonction est cruciale
dans le régime parlementaire et dans le régime semi-présidentiel à la française
comme l’ont montré les expériences de « cohabitation », et elle reste
très importante dans le régime présidentiel où, par définition, l’élection présidentielle
la remplit mais où le rôle essentiel du législatif dans le processus politique
conduit toujours à donner une certaine portée d’investiture ou de censure aux
élections législatives, surtout quand elles ont lieu comme les « mid-term
elections » américaines entre deux élections présidentielles.
a. Cette
fonction est naturellement particulièrement forte et la plus fortement
ressentie dans les pays de système électoral majoritaire, surtout dans
sa forme la plus absolue de scrutin majoritaire à un tour, dont chacun sait
qu’il favorise le développement d’un bipartisme fonctionnel mettant aux prises
deux organisations à vocation majoritaire qui assument respectivement, au gré
des alternances, les fonctions de gouvernement et de contre-gouvernement (en entendant
par là l’opposition officielle à vocation gouvernante). Dans les démocraties de
ce type, les électeurs tiennent directement et clairement dans leurs mains,
lorsqu’ils votent, le pouvoir d’investir le gouvernement de leur pays. Il est
donc loisible de parler à leur propos de « démocratie gouvernante ».
b. Tel
n’est pas nécessairement le cas des démocraties dont la culture électorale
est celle de la représentation proportionnelle si aucun phénomène de
caractère sociologique (clarté exceptionnelle des clivages sociaux recouvrant
les clivages religieux et culturels par exemple) ou historiques (souvenirs d’un
traumatisme lié à l’absence de majorité gouvernante) ne vient en troubler le
jeu. Car la logique de la proportionnelle est naturellement de privilégier la
fonction de représentation par rapport à la fonction d’investiture. Plus cette
logique est respectée (circonscriptions à nombreux sièges, règle de la plus
forte moyenne, sans seuil, ni deuxième tour, ni correctif majoritaire) et plus l’élection se transforme en simple
recensement de toutes les tendances existantes. La représentation
proportionnelle pure favorise le multipartisme et l’indépendance jalouse des
partis. Elle prive l’électeur d’une intervention directe dans la formation du
gouvernement qui résulte toujours de marchandages entre les partis représentés
au Parlement, le plus souvent après et non avant les élections. D’où
l’appellation de « démocratie gouvernée » donnée à ce type de régimes
où le choix décisif de la majorité gouvernementale est monopolisé par la classe
politique, privant ainsi le peuple souverain du plein exercice de sa
souveraineté : « démocratie sans le peuple », pour reprendre le
titre d’un ouvrage de Maurice Duverger consacré à la tradition française de la
République parlementaire avant 1958.
c. L’exemple
français montre d’ailleurs que la représentation proportionnelle n’est pas
seule en cause. Sans doute ce mode de scrutin peut-il être instauré pour
répondre aux critiques exacerbées que portent, à la longue, au scrutin
majoritaire les petits ou moyens partis exclus du partage des sièges et dont
les moins petits ont même du mal à subsister comme tiers-parti indépendant. Mais il peut aussi bien
« enregistrer » une division politique fondamentale que le mode de
scrutin majoritaire – surtout dans une forme moins efficace que le scrutin à un
tour – ne peut enrayer en raison de traits culturels ou d’événements
historiques porteurs d’oppositions irréductibles (guerre, révolution, crise
économique, etc.). Ce fut le cas en France dans l’entre deux guerres où la
permanence du courant révolutionnaire dans une classe ouvrière réveillée par la
révolution soviétique avait créé à gauche un clivage irréductible entre
communistes et socialistes et où la permanence du clivage catholicisme
conservateur / radicalisme anticlérical avait empêché le regroupement des
droites avant même l’irruption d’une extrême-droite fascisante. Dans un tel
contexte socio-politique, le mode de scrutin majoritaire à deux tours était surtout
considéré dans les résultats du premier tour – qui permettait à chaque
famille politique de compter ses électeurs – plutôt que dans ceux du second qui
effaçait certes « fonctionnellement » les divisions au sein des deux
grandes tendances en mettant en avant un clivage droite/gauche de
façade, mais celui-ci ne tardait pas à voler
en éclats à l’Assemblée dès qu’il s’agissait de traiter les grands problèmes du
pays. Le manque d’intérêt pour le second tour est si évident et paraît si
naturel que ses résultats ne sont pratiquement jamais cités avant les années 70
dans les travaux d’histoire ou de science politique consacrés à la période. Au
point même qu’un esprit aussi averti que Maurice Duverger prétendait étudier
les « inégalités de représentation » sous la Troisième République en
rapportant la distribution des sièges après le second tour à celle des voix au premier, sans
s’intéresser le moins du monde aux transferts de voix d’un tour à l’autre et
sans que ce tour de passe-passe parût lui
poser problème.
93. Ces dernières considérations montrent la
complexité de l’interprétation fonctionnelle des modes de scrutin. En vérité, à
chaque grande étape du développement démocratique correspond un système
électoral « idéal-typique » qui remplit de façon particulière les
trois fonctions que nous venons de présenter. Cette combinaison spécifique peut
être analysée dans les trois formes successives qu’elle a prises au cours du
siècle et demi qui vient de s’écouler.
2. LES TROIS MODELES
HISTORIQUES DE LA FONCTIONNALITE DES SYSTEMES ELECTORAUX
94. Si l’on accepte de caractériser à très grands
traits le développement de la démocratie élective, trois grandes étapes peuvent
être découpées, qui correspondent à autant de modèles socio-politiques du
système électoral : le modèle élitaire, le modèle des organisations de
masse et le modèle de l’individuation consumériste.
2.1 Le
modèle élitaire
95. a. Ce modèle correspond à la période
d’apprentissage du suffrage universel. Les trois grandes fonctions du système
électoral y sont remplies de façon que l’on pourrait presque qualifier de
pré-démocratique. Qu’il s’agisse de la représentation, de la sélection ou de
l’investiture, chacune est alors marquée par la puissance morale, culturelle,
sociale et politique des élites vis-à-vis de la grande masse des électeurs qui
accède au suffrage.
La logique de
la représentation est alors clientéliste. Les notables de toutes opinions qui briguent le
suffrage des électeurs font appel à leur clientèle directe, c’est-à-dire à la
fraction du peuple qui les connaît directement et qui leur fait confiance
naturellement pour défendre leurs intérêts matériels et spirituels bien mieux
qu’ils ne seraient capables de le faire personnellement. La population se
divise en fonction de la parenté de chacun avec la clientèle de tel ou tel
notable.
b. La
logique de la sélection est une sélection à rebours. C’est moins l’électeur
qui choisit l’élu que l’éligible qui rassemble ses électeurs potentiels. Les
notables sont présélectionnés dans un camp ou dans l’autre et ne sont candidats
que parce qu’ils ont tous les attributs matériels ou moraux de la notabilité.
Cela va de soi dans le camp des conservateurs qui défendent le « droit
naturel » des classes dirigeantes traditionnelles à diriger, mais cela se
retrouve également dans le camp libéral sous la forme de ce que Maurice Agulhon
a qualifié de « patronage démocratique », c’est-à-dire l’engagement
politique de nouvelles couches dirigeantes qui se sentent investies du devoir
de parler au nom du peuple pour défendre ses intérêts méconnus.
c. La
logique de l’investiture est celle du blanc-seing. Chacun des clients
mobilisés par les notables en compétition délègue à ceux-ci tous ses pouvoirs –
dont il n’imagine pas l’implication personnelle – pour conduire au Parlement et
le cas échéant au Gouvernement la politique qui leur semblera la meilleure et
qui, de ce fait, ne peut être que la meilleure.
d. Le
système électoral le plus fonctionnel pour un tel modèle est le scrutin
uninominal majoritaire à un tour. Majoritaire à un tour parce que c’est le
plus simple à comprendre et à admettre dans une société inégalitaire et peu
instruite, et uninominal parce que c’est celui qui correspond le mieux à la
logique notabilaire du modèle.
2.2 Le
modèle de la démocratie de masse
96. Ce modèle correspond à l’exploitation des
potentialités politiques du suffrage universel par le moyen d’organisations de
masse chargées de mobiliser les électeurs. Il se met en place lors de la phase
de naissance et de développement des syndicats de salariés et des partis de
masse qui leur sont associés et se généralise progressivement, par imitation, à
l’ensemble du champ politique structuré par les grands clivages socio-économiques
de la société industrielle. Pour passer du premier au deuxième modèle, trois
conditions doivent être remplies. La première est que les électeurs soient en
quelque sorte maîtres de leur propre voix et puissent s’affilier à un parti en
échappant à la logique de l’appartenance clanique de la clientèle : on
peut dire alors que l’électorat a atteint le seuil d’individualisation. Le
modèle précédent était vertical, celui-ci est horizontal. Les individus se
rassemblent parce qu’ils se ressemblent et non parce qu’ils dépendent du même
patron. La deuxième condition est que les électeurs se rangent derrière leur
parti pour des raisons de proximité idéologique plutôt que d’intérêt personnel
à court terme. On peut parler ici d’un
seuil de politisation. La troisième condition est que les électeurs de toutes
les circonscriptions votent plus ou moins suivant la même logique
socio-politique et non pour des raisons profondément différentes d’une région à
l’autre. On parlera alors de seuil de nationalisation.
a. Dans
ce système, la logique de la représentation est socio-culturelle. Les
partis se forment en fonction des grands clivages sociaux (principalement le
clivage indépendants/salariés) et culturels, généralement autour de
l’orientation religieuse (soit catholiques/laïques, soit entre les diverses
églises chrétiennes). Ils font appel à des groupes sociaux – souvent consolidés
par des mouvements associatifs ou syndicaux – et souhaitent que ceux-ci soient
représentés en tant que tels dans les assemblées.
b. La
logique de la sélection est partisane. Elle résulte pour l’essentiel du
militantisme. La candidature, puis la candidature en position d’éligibilité
sont des étapes dans le cursus militant. Les électeurs ratifient ces choix
parce qu’ils mettent en place ceux qu’ils considèrent comme les plus
représentatifs de leur milieu et donc, dans cette acception, les meilleurs
d’entre eux.
c. La
logique de l’investiture n’est pas directement présente dans l’esprit des
électeurs. Ou sous la forme de grands mythes comme la préparation de la
Révolution prolétarienne d’un côté ou la restauration de l’Ordre naturel de la
société de l’autre. A plus court terme, l’important est de se compter pour
empêcher soit les fauteurs de troubles soit la réaction de remettre en cause
unilatéralement le pacte socio-politique implicite. La logique « front
contre front » souvent défendue de part et d’autre dans les années 30
évoque de ce fait plutôt la guerre de tranchées que la guerre de mouvement. Il
s’agit d’empêcher plus que d’investir.
d. Le
système électoral le plus fonctionnel pour ce modèle est évidemment le scrutin
de liste avec représentation proportionnelle. Mais il peut s’accommoder du
scrutin de liste majoritaire si chaque camp fait preuve de capacités
fédératives et s’il est ainsi possible de redonner de la force à un
gouvernement de coalition en dehors des compromis habituels de la
« société bloquée ».
2.3
Le modèle de l’individuation consumériste
97. Ce modèle, qui tend à remplacer le précédent
dans les démocraties avancées, est moins abouti et moins généralisé à ce jour.
Mais ses traits les plus saillants commencent à se dessiner dans la plupart des
pays occidentaux qui ont partagé la même expérience de la prospérité, de la
paix, de l’ouverture sur le monde et de la libération des mœurs au cours des
dernières décennies. Ces transformations des conditions de vie ont favorisé
l’éclosion d’une culture que Ron Inglehart
a qualifiée de post-matérialiste et dont il a décrit les composantes et
mesuré les conséquences sur les attitudes et les comportements politiques des
électeurs.
a. La
logique de la représentation a clairement abandonné les principes de la
fidélité clientéliste et de l’affiliation à une catégorie socio-culturelle.
Elle s’est rapprochée de la logique du marché. L’électeur choisit, dans l’offre
politique constituée par les partis et les candidats en présence, celle qui
correspond le mieux, ou le moins mal, à ses demandes du moment. Demandes qui
sont hiérarchisées par chacun en fonction des priorités qu’il donne à chacun
des problèmes en jeu (sécurité, emploi, protection de l’environnement,
libération des mœurs, fiscalité, mondialisation, etc.). Le système ne
représente donc plus des groupes sociaux mais l’agrégation de priorités individuelles
accordées aux diverses politiques publiques.
b. La
logique de la sélection est donc éminemment politique : les électeurs
choisissent ceux qui leur paraissent les plus à même de comprendre leurs
demandes dominantes et de leur apporter des réponses, ou, si l’on veut, les
« entreprises politiques » répondant le mieux à « l’appel
d’offres » que constituent désormais les élections pour le corps
électoral.
c. La
logique de l’investiture est très présente : il s’agit d’un contrat
passé entre le « consommateur » de politiques publiques et
l’« entrepreneur » qu’il charge de résoudre ses problèmes. Mais ce
contrat est précaire. Il s’agit clairement d’un contrat à durée déterminée pour
la réalisation d’un objectif prioritaire. Si bien que la sanction est au moins
aussi présente dans le vote que l’investiture. Le consommateur peut essayer un
produit nouveau mais il le rejette sans état d’âme s’il ne l’a pas pleinement
satisfait. Le comportement électoral était si stable autrefois qu’on n’hésitait
pas à l’associer à la géologie. Il est si volatil aujourd’hui qu’on serait
plutôt tenté de le rapprocher des humeurs de la météorologie.
d. Le
mode de scrutin le plus fonctionnel dans un modèle de cette nature est
certainement un scrutin majoritaire, qui investit et sanctionne clairement
et favorise les alternances. Mais un tel système peut avoir l’inconvénient de
ne pas faire assez de place aux courants émergents qui pourraient capter de
nouvelles demandes. Aussi voit-on fleurir dans cette nouvelle culture des
propositions ou des tentatives d’application de systèmes mixtes, à
dominante majoritaire pour l’alternance, mais avec correctif proportionnel pour
l’innovation.
98. Le tableau figurant à la fin de ce rapport
récapitule les principales caractéristiques des trois modèles qu’on vient de
décrire. Gardons nous d’oublier qu’il s’agit ici de modèles
« idéal-typiques ». Leurs exemples historiques sont souvent plus
complexes et les évolutions moins tranchées. Car les modèles qu’on a décrits
comme successifs sont encore partiellement concurrents et parfois enchevêtrés.
Le modèle élitaire de la démocratie par le haut qui repose sur le clientélisme
n’a pas totalement disparu et l’on observe ici ou là des poches résiduelles,
voire des retours épisodiques dans le comportement des électeurs contemporains.
C’est encore plus souvent le cas du grand modèle dominant du XXe siècle que fut
celui de la démocratie de masse. Il suffit d’un mouvement social animé par des
minorités agissantes et orchestré dans des manifestations de rue pour que
l’opinion, qui avait plébiscité une entreprise vouée à la solution d’un
problème majeur, se reclasse derrière les porte-parole de ses catégories
d’appartenance. Ce qu’on appelait autrefois les variables lourdes du
comportement électoral (classe sociale objective, classe sociale subjective et
pratique religieuse notamment) ne se portent sans doute plus très bien, mais
elles ont encore de beaux restes et des sursauts qui interrompent un temps le
déclin régulier de leur pouvoir explicatif. C’est que le vote n’a jamais été et
ne sera sans doute jamais unidimensionnel, comme tout comportement humain.
C’est d’ailleurs cela qui nourrit l’intérêt que beaucoup d’acteurs et
d’observateurs prêtent aux systèmes mixtes.
3. LES AVANTAGES ET LES DIFFICULTES DES SYSTEMES MIXTES
99. Les réformateurs ont de plus en plus tendance
à considérer les systèmes mixtes comme une panacée. En partie parce qu’ils ont
intériorisé la multifonctionnalité des systèmes électoraux, qui peut commander
des dispositions contradictoires.
3.1 La
recherche du juste milieu
100.
a. Les systèmes mixtes ont pour principal avantage de combiner des
logiques qui seraient incompatibles si on cherchait à les mettre en œuvre
sans les hiérarchiser. C’est le cas principalement de la logique majoritaire –
essentielle pour la fonction d’investiture – et de la logique proportionnelle –
la plus favorable à la fonction de représentation. Ce peut être aussi le cas de
la logique uni- ou plurinominale – favorable à la sélection personnelle – et de
la logique de la liste bloquée – favorable à la discipline et donc à la
cohésion des groupe parlementaires et des partis – ou de la logique
territoriale – favorable à la représentation géographique – et de la logique
nationale – favorable à la représentation politico-idéologique. Un exemple
concret de recherche du juste milieu par combinaison et hiérarchisation peut
être trouvé dans la proposition faite par Alain Lancelot en 1993 à
l’Association Nationale des Elus Régionaux, à la demande de son président, M.
Valéry Giscard d’Estaing, pour une éventuelle réforme du mode d’élection des
conseils régionaux français. Cette proposition, rédigée par Jean-Claude
Casanova et Alain Lancelot, avait été résumée dans notre rapport de la façon
suivante : « Pour ne pas prêter le flanc aux accusations de
manipulation, le choix d’un mode de scrutin doit être inspiré par quelques
principes forts, qu’il faut énoncer et classer par ordre d’importance car ils
se limitent les uns les autres.
1. Le
gouvernement de la région doit s’appuyer au sein du conseil sur une majorité
stable et claire.
2. L’identité
des régions doit être affirmée par le choix d’une circonscription régionale.
3. La
représentation des minorités doit être assurée.
4. La
représentation des différents départements également.
Le troisième principe corrige le premier et
le dernier corrige le deuxième. Si on accepte ces objectifs, on est conduit à
proposer une réforme majoritaire du mode de scrutin et l’adoption de la
région comme circonscription à la place des
départements, tout en limitant les effets du scrutin majoritaire par la
représentation des minorités et en assurant une représentation équitable des
départements. »
b. Les
systèmes mixtes ont également l’avantage de lisser les évolutions dans
la représentation, la sélection et la capacité d’investiture ou de sanction.
Ces évolutions tendent, à la
longue, à être quasi-paralysées par
l’application des systèmes les plus favorables à la représentation, comme la
proportionnelle pure, et risquent à l’inverse de prendre une allure chaotique
lorsque les systèmes majoritaires sont mis en œuvre dans leur forme la plus
tranchée, du fait d’alternances à répétition. Entre le « sehr langsam »
et l’ « allegro vivace » sinon « furioso », le juste
milieu d’un tempo « bien tempéré » séduit ceux qui croient qu’une
évolution maîtrisée est au cœur de la bonne gouvernance démocratique.
3.2
Inconvénients et difficultés
101. a. Face à ces analyses, le principal
inconvénient des systèmes mixtes réside dans leur complexité. Sans doute
certains systèmes « simples », comme la représentation
proportionnelle, sont-ils déjà fort compliqués dans le système d’attribution
des sièges, surtout dans l’utilisation des restes, pour un électeur peu porté à
l’arithmétique. Mais au moins leur principe est-il univoque et chacun est-il
capable de le comprendre d’emblée. Tel n’est pas le cas des systèmes mixtes,
qui font souvent intervenir des procédures visant à déformer le résultat sorti
des urnes, soit pour exclure certains votes de la représentation (par le jeu
des seuils), soit au contraire pour renforcer le poids de certains autres
(prime majoritaire au parti arrivé en tête, par exemple). L’électeur, qui avait
du mal à comprendre la complexité des calculs, en a plus encore à accepter
l’inégalité de fait qui en résulte entre les votes exprimés. Il en nourrit
parfois, sinon souvent, un sentiment d’aliénation envers le fonctionnement du
système électoral « manipulé par les politiciens ».
b. A
cette difficulté s’ajoute celle du dosage de la mixité. Un système mixte
serait en effet paralysé ou purement aléatoire si le dosage des logiques qu’il
combine ne comportait pas une
hiérarchisation suffisante. Mais seule l’expérience peut aider à choisir
le bon dosage. Si la logique secondaire est trop faiblement instillée, elle
n’aura guère d’effet correctif sur le résultat de l’élection. Si elle est trop
présente au contraire, c’est la logique principale qui verra ses effets
exagérément dilués. Le problème se pose tout particulièrement quand il s’agit
d’introduire un correctif quantitatif, pour fixer par exemple le niveau d’une
prime majoritaire ou d’un seuil exigé pour être représenté.
c. Pour
pallier des difficultés de ce genre, la Commission de réforme du mode de
scrutin, instituée en France en 1992 par le Premier ministre Pierre Bérégovoy
et dont Alain Lancelot faisait partie sous la présidence du Doyen Vedel, avait
proposé le maintien du scrutin majoritaire à deux tours pour la plupart des
sièges de l’Assemblée nationale et l’addition, « pour une part non
négligeable » de ces sièges, d’une élection à la représentation
proportionnelle sur des listes nationales. Les représentants de la majorité de
gauche et de l’opposition de droite qui siégeaient à côté d’experts dans cette
commission s’étaient finalement mis d’accord pour arrêter à 10% du total des
sièges la « part non négligeable » de sièges nationaux pourvus à la
proportionnelle, mais après avoir âprement discuté le principe même de la
mixité, craignant qu’elle ne passât pour le retour de la partitocratie.
L’argument qui les avait finalement convaincus était notre proposition de
donner deux votes à chaque électeur : le premier pour élire l’un des
candidats au scrutin uninominal majoritaire, le second pour choisir l’une des
listes candidates à la représentation proportionnelle au niveau national.
L’originalité de ce système mixte était sa transparence car le double vote
excluait définitivement tout reproche d’inégalité et tout soupçon de
déformation de la volonté des électeurs. Mais le projet achoppa finalement sur
la difficulté concrète de réserver une cinquantaine de sièges à la
proportionnelle, soit en augmentant d’autant le nombre total des sièges, ce
qui, pour les représentants du Parlement membres de la commission, risquait
d’aggraver l’antiparlementarisme, soit en réduisant d’autant le nombre des
sièges de circonscription, ce qui ne manquerait pas de susciter un tollé dans
les départements dont la représentation serait amoindrie. Et la réforme ne fut
pas prise en compte par le Gouvernement. On aime dire en France que « le
Diable se cache dans les détails » et les systèmes mixtes, hélas, n’en
manquent pas.
4. QUELQUES CONSIDERATIONS SUR LA
SITUATION SPECIFIQUE DES DEMOCRATIES EMERGENTES
102. Les démocraties émergentes ont légitimement
tendance à brûler les étapes du développement politique, économique et social
pour rattraper par des raccourcis les Etats développés qui ont mis des
décennies et parfois des siècles à mûrir. Il serait vain et injuste de leur
prêcher la patience. Il n’en est pas moins sage de les aider à faire en toute
connaissance de cause, au début du processus de démocratisation, les choix fondamentaux
qui vont commander la nature de leur développement. Du point de vue des
systèmes électoraux qui nous intéresse ici, cette phase préalable, lors du
« moment constituant », doit comporter trois éléments : le
repérage initial de la nature et du degré de la segmentation, le choix d’un
modèle de citoyenneté et enfin le choix de la plus ou moins grande portée
gouvernante de la démocratie électorale.
4.1 Le
repérage initial de la nature et du degré de segmentation
103. Le repérage de la nature et du degré de la
stratification politique et de ses bases socio-culturelles est un préalable
nécessaire. C’est de cette segmentation que dépend en effet le choix des
modèles à créer, pour la définition de la citoyenneté comme pour l’investiture
des gouvernants.
104. Un tel repérage nécessite, nous semble-t-il,
une première élection générale – celle d’une assemblée constituante par exemple
– à la représentation proportionnelle, formule la plus adaptée pour mesurer le degré
initial de fragmentation des forces politiques et préciser la nature des
allégeances (politiques, religieuses, ethnico-culturelles, etc.) qui cimentent
chacune d’elles.
105. Certains pourraient redouter qu’une phase
initiale aussi ouverte ne se contente pas de dresser un constat de départ mais
qu’elle n’ancre la division par le seul fait de la rendre visible et ne pèse de ce fait lourdement sur les choix
ultérieurs. L’objection n’est pas négligeable. Mais l’expérience montre que tel
n’est pas nécessairement le cas. L’étalage des divisions peut fort bien
susciter au contraire le désir de les réduire et, de toute façon, un mode de
scrutin ne fait vraiment sentir tous ses effets et notamment ses effets
néfastes qu’à partir de sa deuxième application, c’est-à-dire après deux
élections consécutives.
4.2
Le choix d’un modèle de citoyenneté
106. A partir des résultats d’une consultation
proportionnelle initiale, il est possible de distinguer les principales lignes
de clivage au sein du corps électoral, d’apprécier leur indépendance ou leurs
éventuels
recouvrements et d’évaluer leur importance respective. Si la fragmentation est
forte et repose essentiellement sur des facteurs qualitatifs (ethnico-culturels
ou religieux par exemple), le choix crucial consiste à opter entre une
conception universaliste de la citoyenneté qui transcende les différences de
fait et prône l’égalité de droit afin de permettre la définition d’un intérêt
général supérieur, d’une part, et une conception pluraliste celle de la
mosaïque, qui reconnaît, protège et promeut les droits spécifiques des
communautés, d’autre part. Ces deux conceptions sont d’égale dignité quoi qu’en
pensent les fidèles de Jean-Jacques Rousseau. Et l’imposition d’une conception
abstraitement égalitaire de la citoyenneté à une société très hétérogène est
une bien faible protection contre les risques de discrimination de fait voire
de génocide. Si les divisions sont profondes, mieux vaut les reconnaître
officiellement et tenter d’obliger les communautés à reconnaître leurs droits
respectifs comme leurs devoirs mutuels.
107. Le choix de l’un ou l’autre de ces modèles
emporte des conséquences pour le choix durable d’un mode de scrutin après la
phase initiale de représentation proportionnelle. Le modèle universaliste
appelle un découpage politico-administratif des circonscriptions et un mode de
scrutin majoritaire, le modèle pluraliste un découpage des circonscriptions
épousant le plus possible la distribution spatiale des communautés et un mode
de scrutin mixte ou proportionnel en fonction de la profondeur des clivages et
de l’intention de limiter leurs effets ou d’accepter qu’ils se rigidifient.
4.3 Le
choix d’un système de gouvernance démocratique
108. Ce choix prolonge et renforce celui d’un
modèle de citoyenneté. Il comprend le choix entre un système unitaire et un
système fédéral et le choix entre un régime parlementaire, un régime
présidentiel et, le cas échéant, un
régime semi-présidentiel.
109. Du point de vue des modes de scrutin le choix
de la forme unitaire ou fédérale de l’organisation de l’Etat a peu
d’importance. On peut remarquer cependant que la forme fédérale pourrait
autoriser la mise en œuvre de systèmes électoraux différents pour les élections
au niveau de la fédération et les élections au niveau des Etats fédérés. On
pourrait fort bien imaginer par exemple un système majoritaire ou même mixte à
dominante majoritaire au niveau du Parlement fédéral, dont les attributions
concernent davantage les problèmes supra-communautaires (ou
« universels »), comme la défense, les affaires étrangères, les
droits de l’homme ou les arbitrages économiques et sociaux pour l’ensemble de
la fédération, et un système faisant plus ou moins appel à la représentation
proportionnelle au niveau de tous ou certains Parlements des Etats fédérés.
110. En ce qui concerne la « démocratie
gouvernante » dont nous avons traité plus haut et qui caractérise les
cités dont les citoyens disposent d’un réel pouvoir d’investiture du
gouvernement, le type de régime politique et de mode de scrutin qui peut lui
être associé introduit une différence très significative. Il est clair que le
régime présidentiel, majoritaire par nature, est le plus à même de simplifier
le choix politique de la nation et de la forcer à se rassembler. Et il l’est
plus encore s’il est appuyé par un scrutin majoritaire au niveau des élections
parlementaires. Surtout si les élections parlementaires ont lieu dans la foulée
de l’élection présidentielle comme l’a bien montré, lors des dernières
élections françaises en 2002, l’effet bénéfique, du point de vue de
l’investiture d’une majorité, de l’inversion du calendrier électoral qui
prévoyait initialement que l’élection présidentielle aurait lieu après les
élections législatives.
111. Il se peut cependant que le régime
présidentiel impose un choix trop brutal à une société pluraliste et risque de
tourner au pouvoir personnel dans une société de culture démocratique trop
récente. Il peut être alors opportun d’instituer un système mixte donnant un
exutoire proportionnaliste aux forces minoritaires et leur garantissant un rôle
de contre-pouvoir démocratique.
112. Les mêmes arguments valent pour le régime
parlementaire, qui n’étant pas majoritaire par nature, doit s’appuyer sur le
mode de scrutin pour dégager une majorité de gouvernement dans les urnes tout
en respectant les droits des minorités et les possibilités d’alternance. Même
si elles sont difficiles à comprendre – mais on a vu plus haut que cette
difficulté peut être réduite – les formules mixtes à dominante majoritaire
semblent les plus fonctionnelles pour une démocratie émergente tant du point de
vue de la démocratie gouvernante que du respect du pluralisme communautaire.
113. Quoi qu’il en soit, il semble dangereux
d’affirmer, au nom d’une sorte d’évolutionnisme juridique, que la représentation
proportionnelle est le stade suprême ou l’horizon indépassable des élections
démocratiques. Ce n’est évidemment pas le cas dans les vieilles démocraties
avancées et il n’est pas du tout certain que cela doive l’être dans toutes les
démocraties émergentes.
***
EN GUISE DE CONCLUSION
114. La dernière remarque de la section précédente
permet de boucler la boucle ouverte dans l’introduction générale de ce
rapport : en dépit de la préférence pour la proportionnelle maintes fois
affichée par les tenants d’une conception « politiquement correcte »
du « kit démocratique », ou de
l’affirmation tout aussi péremptoire qu’en dehors d’un système majoritaire pur
et dur il n’est pas de «démocratie
gouvernante» possible, il n’existe pas de système électoral bon sous tous les
rapports. Chacun a ses avantages et ses inconvénients, plus ou moins
considérables suivant qu’on considère telle ou telle des diverses fonctions que
remplit le mode de scrutin pour le système politique.
115.
L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de dégager et de mettre concrètement en
œuvre la légitimité du pouvoir démocratique et d’assurer son efficacité. Sans
doute cela doit-il nous induire à quelque modestie. Il s’agit moins de choisir
entre des types idéaux que de rechercher au plus près des réalités
socio-culturelles, des traditions juridiques locales et des circonstances du
moment, le meilleur dosage possible entre des solutions contradictoires. Sans
hésiter à rectifier un système qui commence à produire des effets pervers, car
le mauvais pli se prend aussi vite que le bon et devient difficilement
effaçable quand il se transforme en tradition culturelle. Conclusion tristement
relativiste pour un juriste qui croit à la force des principes. Mais, sous la
façade des principes juridiques et de la science mathématique, la question des
systèmes électoraux renvoie à l’art politique qui, pour concilier
pacifiquement des intérêts contradictoires, demande à chacun de compromettre
sans se compromettre.
TABLEAU RECAPITULATIF DES TROIS MODELES HISTORIQUES
MODELE ELITAIRE
Période de
domination : débuts du suffrage universel à début
du XXe siècle
Logique de la
représentation : clientélisme
Logique de la sélection : notabilité et patronage
démocratique
Logique de l’investiture : blanc-seing au mandataire
Système idéal-typique : scrutin uninominal
majoritaire à un tour
MODELE DE LA DEMOCRATIE DE
MASSE
Période de domination : trois premiers quarts du
XXe siècle
Logique de la représentation : identification à une catégorie
socio-culturelle
Logique de la sélection : militantisme
Logique de l’investiture : indirecte et a posteriori
Système idéal-typique : représentation
proportionnelle
MODELE DE L’INDIVIDUATION CONSUMERISTE
Période de domination : dernières décennies du XXe
siècle
Logique de la représentation : demande de politiques publiques prioritaires
Logique de la sélection : offre la plus crédible
Logique de l’investiture : contrat à objectif limité
et durée déterminée
Système idéal-typique : système mixte à
dominante majoritaire